Léon Gozlan

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Tandis que certains jouent au mortier avec la police dans les banlieues des grandes villes, je flâne pour ma part en ce moment dans une autre banlieue, ou plutôt dans la banlieue d’un autre temps. La banlieue ouest parisienne de 1839, et pas la plus misérable, puisqu’il s’agit de celle entourant la forêt domaniale de Saint-Germain.
Car en effet, « Le Médecin du Pecq » de Léon Gozlan est ma lecture du moment, une lecture par ailleurs assez pointue, car si le nom de Léon Gozlan ne vous est certainement pas familier, c’est en revanche un auteur fétiche de tous les dix-neuviémistes (enfin ceux qui restent), car Léon Gozlan n’était pas n’importe qui : il était le secrétaire particulier d’Honoré de Balzac.
Bien que Gozlan n’ait pas connu le succès de son employeur, il est reconnu comme un grand orfèvre de l’écriture, un talent rare et précieux, auquel on reproche un style un peu trop ampoulé. C’est exagéré, même si le style est très travaillé, jusque dans les dialogues où, à l’instar de Balzac et pour reprendre la métaphore ironique de Baudelaire envers ce dernier, « même les concierges ont du génie ». Il est vrai que la marque la plus reconnaissable de la littérature de la première moitié du XIXème siècle, c’est que tout le monde, y compris les illettrés, y parle comme dans un livre, avec un vocabulaire soutenu et affecté. Il y a des gens que cette convention agace, et ils ont bien tort, car non seulement c’est un exercice de style qui donne l’ampleur du talent littéraire d’un auteur, mais c’était aussi une sorte de tutoriel à l’usage des lecteurs de peu d’instruction afin qu’ils s’en inspirent et qu’ils puissent s’exprimer le plus correctement possible.
Mais nous ne pencherons pas sur les dialogues car si « Le Médecin du Pecq » raconte la double romance qui se noue entre, d’une part, le patient d’une maison de santé et une petite livreuse de lait, et d’autre part, entre le docteur de cette même maison de santé et sa directrice, avec bien évidemment tout un tas de chichis et d’anxiétés romantiques qui ne nous travaillent plus guère, l’intérêt majeur de ce roman, où l’intrigue n’est de toutes façons qu’un prétexte, c’est de nous décrire avec passion et enchantement les différents alentours de la forêt de Saint-Germain, les petits villages ruraux (« Maisons » et « Laffitte » étaient en ce temps-là des bourgs séparés), les fermes environnantes, les chasseurs et les braconniers, un curé entomologiste capturant des cétoines dorés, insectes qu’on ne risque plus guère de trouver aujourd’hui en région parisienne, bref toute une galerie attendrissante de lieux et de personnages campagnards, car oui, Saint-Germain, au-delà du château et du pavillon de la Muette, toujours debout en 2020, c’était la campagne à seulement 15 kilomètres de Paris, la rase campagne, sans gaz ni électricité, où l’on se chauffait et où l’on faisait la cuisine avec du bois mort, ramassé aux alentours. Le caractère éminemment descriptif de cet auteur lui permet de faire revivre devant nos yeux cette campagne presque sauvage, aujourd’hui disparue, bétonnée, bitumée, anéantie. Et pourtant, comme on aurait aimé y vivre…
Je partage avec vous une page et demie de Léon Gozlan, où il est question d’une sorte de coulée verte qui remontait au nord de la forêt. C’était alors une sorte de jardin botanique parsemé de larges allées que l’on pouvait parcourir à cheval, et qu’on appelait « le tiré du Roi », car c’était situé à la base sur un terrain appartenant à la famille royale. C’est principalement de ce « tiré du Roi » dont il est question ci-dessus. Les précisions géographiques qui sont données un peu plus tôt dans l’ouvrage permettent de le localiser très facilement sur une carte. Le « tiré du Roi » se situait exactement à l’emplacement où se trouve aujourd’hui la Station d’Épuration Seine Aval. Je vous suggère de lire cet extrait, et ensuite de taper les mots « Station d’Épuration Seine Aval » sur Google Images : le contraste est saisissant. Vous aurez du mal à croire qu’il s’agit du même endroit…
Ceci pour dire que si nos banlieues sont constellées de délinquance, de criminalité, de trafics de stupéfiants et de caillassages de voitures de police, c’est parce que les gens qui y naissent aujourd’hui sont confinés à vie dans des cages à lapin qu’on a bâties pour eux, afin qu’ils passent là leur existence entière. On y trafiquerait moins de cannabis, si l’on n’avait pas bétonné tous les champs et arraché toutes les fleurs. Dans certaines banlieues, la drogue, c’est encore tout ce qu’on peut trouver de végétal…
Enfin, il est très émouvant de voir aussi que dans les derniers paragraphes de cet extrait vieux de presque deux siècles, Léon Gozlan semble conscient que la ville avance, qu’elle grignote déjà les banlieues et que le foisonnement végétal qu’il décrit n’existera plus d’ici quelques générations.
Je suis précisément un de ces descendants auxquels se référait Léon Gozlan, et en effet, 181 ans plus tard, je vous parle de cette banlieue d’autrefois comme d’une ville engloutie, d’une religion morte, d’un règne éteint…

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