Le Dernier Des Bevilacqua

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Daniel Bevilacqua, dit Christophe, s’en est allé ce jeudi soir, emporté par le virus chinois qui a achevé ce que cinquante ans de tabagie féroce avaient si bien entamé.
Christophe faisait partie de ces quelques réchappés des temps décervelés du yéyé qui, après Mai 68, s’est investi dans un style plus ambitieux, plus expérimental, comme l’ont fait eux aussi Nino Ferrer ou Pierre Vassiliu, même si je préfère de loin ces deux-là.
Il est difficile de parler de la musique ou des thématiques de Christophe, car tout cela était assez hermétique. Christophe n’a jamais fait que ce qui lui plaisait, livrant ses albums à qui en voulait, se produisant en concert quand on voulait bien le faire passer, le plus souvent seul en scène avec un clavier.
Christophe était parvenu à être un monument de son vivant, sans que l’on sache exactement pourquoi. Plus que sa musique elle-même, c’était l’extrême sincérité de sa démarche qui impressionnait. Ne faisant la plupart du temps ni promo, ni vidéo clips, l’homme déconcertait par son aspect, rock et glacial, alors que sa musique était plutôt faite de ballades à fleur de peau.
En fait, ce fils d’immigrés italiens avait un style qui était très italien, que l’on peut tout à fait comparer à la chanteuse italienne Mina, par exemple; au parcours très similaire, ou au plus éclectique Franco Battiato. Les italiens ont plus que nous su effectuer la rupture avec la chanson réaliste et populaire du XIXème siècle, pour en faire véritablement un style musical indépendant, à la fois axé sur la nudité touchante de la voix humaine et sur la sophistication de la partie instrumentale. Consciemment ou non, Christophe était un chanteur italien égaré en France.
C’était aussi une personnalité atypique que n’importe quel parisien pouvait croiser dans des salles de concerts ou des lieux noctambules où l’on ne s’imaginait pas le rencontrer. Véritable passionné de musique, et de tout ce qui était hors-norme, Christophe déambulait sa silhouette menue, minuscule et inquiétante au milieu de la jeunesse la plus branchée ou la plus underground. N’en déduisez pas qu’il était soucieux de mondanité. Son aspect même faisait que très peu de gens lui adressaient la parole. Quand cela arrivait, il répondait poliment, sans chercher à prolonger la conversation, sans non plus se montrer pressé de la briser. Il répondait parce qu’on lui parlait. Point. Impossible de savoir si ça lui faisait plaisir ou pas. J’ai vu quelques fans sortir de cet échange un peu déconcertés…
Car oui, j’ai moi aussi, durant ma période noctambule, croisé Christophe à sept ou huit reprises dans des concerts de rock (Lesquels ? Bonne question. Il me semble l’avoir vu aux Cramps en 1998, mais le reste se dissout dans la centaine de concerts auxquels j’ai pu assisté en un quart de siècle). Toujours est-il que je me souviens de la dernière fois où je l’ai vu : au concert du groupe gothique Christian Death au Bus Palladium, le 12 novembre 2015, soit la veille de l’attentat du Bataclan, c’est même pour ça que je m’en souviens aussi bien. Ce n’était pas la première fois que je le voyais dans un concert gothique, mais Christian Death, tout de même, c’est pointu et pas hyper connu en France, je ne m’y attendais pas. Christophe était entouré ce soir-là de deux jeunes filles que je ne connaissais pas, et dont j’ai appris plus tard qu’il s’agissait de deux sœurs, elles aussi d’origine italienne, qui avaient formé le groupe de « rap gothique » ORTIES.
Il a beaucoup traîné avec elles durant ces années 2015-2016. C’était deux jeunes filles très arrivistes mais un peu psychotiques, prêtes à tout pour réussir, et que le milieu musical tenait soigneusement à distance. Je ne sais pas jusqu’où elles ont été dans la compagnie qu’elles accordaient au chanteur, mais le spectacle insolite de ce petit bonhomme aux allures de vieux rocker, avec ces deux jeunes filles « plus putes que toutes les putes » (1), qui le dépassaient chacune d’au moins 30 centimètres, était assez déconcertant, et c’est cette image-là que je garderais de lui, cette image sans rapport avec le chanteur, juste ce personnage étrange qui errait tellement comme un fantôme dans les lieux musicaux de la capitale, que je ne serais pas tellement surpris qu’on continue à le voir passer de temps à autres dans certaines salles comme une apparition spectrale…
L’honnêteté me pousse à dire que j’ai souvent essayé d’écouter un album de Christophe, et que je n’ai jamais réussi à tenir jusqu’au bout. Je trouve ça terriblement morose et ennuyeux. Je préfère même de très loin l’album que ses musiciens de la période 70’s ont signé sous le nom de Bahamas [« Le Voyageur Immobile » (1976) jamais réédité en CD, hélas].
Mais indéniablement, c’était un personnage qui nous a quittés hier, un personnage qu’il fallait voir pour le croire. De larges extraits de son dernier concert, à Ris-Orangis en février 2020, ont été partagés sur YouTube, pour ceux que ça intéresse…

(1) : Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont elles qui se définissent ainsi dans un de leurs clips les plus populaires que vous trouverez sans mal sur YouTube.

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