Enchante-Moi (En Corps) [Poisson Solo & Dorian Brumerive]

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Ce que j’aime beaucoup chez mon « partner-in-crime » musical, Poisson Solo, c’est qu’il est un peu comme moi : non seulement en dehors du temps, mais en dehors du coup.
Ainsi, alors que nous nous retrouvons confinés en nos foyers respectifs, sous la menace apocalyptique d’un virus mandarin, il nous semble à tous deux que nos existences ont dérivé vers une mauvaise série B post-nucléaire des années 80, et que peu sensibles à ce genre de cinéma, nous cherchons quelque dérivatif qui nous ramène en cette deuxième moitié de XXème siècle hédoniste et insouciante, dont nous ne nous sommes éloignés qu’à regret. Et tandis qu’à la télévision, nos ministres paternalistes nous regardent droit dans les yeux en nous répétant qu’il y a danger de mort à sortir, tandis que des propagandes continues nous rappellent qu’il faut se laver les masques, porter un coude et éternuer dans ses mains, tandis qu’un peu partout on décompte les milliers de cadavres qui s’entassent dans les hôpitaux et les maisons de retraites; au détour d’une messagerie, voilà t’y-pas que Poisson Solo me dit : « Et si on faisait une chanson sur les nichons ? »
J’étais à ce moment-là en train de bûcher sur un long et difficile article qui traînait depuis deux ans, traitant de Jean de Leyde et des atrocités sanguinaires que cet anabaptiste mégalomane fit subir à une ville entière, dans la Rhénanie de 1534.
Aussi éloigné du coronavirus que je me tinsse, je pris soudain conscience que je ne profitais de mon confinement que pour achever une tâche certes utile, mais qui sur le plan de l’ambiance, n’était guère moins délétère.
Oui, au fait, pourquoi pas ? répondis-je instinctivement.
Car en ces temps tragiques, il n’y a pas que le Covid-19 qui suscite des détresses respiratoires. La manière même dont on combat, dans la plus triste improvisation, cette sinistre pandémie est étouffante. La façon dont on encourage, avec une niaiserie paroissiale d’un autre siècle, les millions de confinés à une positive-attitude hilare, et à faire clap-clap tous les soirs au balcon en honneur à un personnel soignant auquel ils espèrent bien ne pas avoir affaire, cela aussi, c’est étouffant, comme tous les mensonges, comme tous les cache-misères. Et ces interminables conférences de presse quotidiennes, où nos édiles rivalisent de chiffres tragiques et vertigineux, avec la complicité d’experts en langage sourd-muet, dont les gesticulations frénétiques incarnent visuellement la panique effrénée des mises en garde gouvernementales, cela aussi est étouffant.
Ah, pourquoi faut-il qu’il y ait toujours un personnel non confiné pour diffuser les chaînes de télé et pour tenir les caméras ? Le Coronavirus, je ne l’ai pas vu, et la seule épidémie qui m’éclate au visage est celle qui tourne en boucle, comme un disque rayé, comme un bug informatique sournois, sur mes écrans de télévision. Qui dénichera un vaccin contre cette information abusive, intrusive, qui alterne la peur, les menaces et les défoulements infantiles ?
Bref, j’avais besoin d’air, j’avais besoin de respirer intellectuellement et Poisson Solo, sans doute dans le même esprit, est arrivé à temps pour me faire une proposition attractive. Oui, les nichons, quelle bonne idée ! Le Coronavirus, on en a déjà trop dit à son sujet, mais les nichons, on n’en parlera jamais assez !…

Lorsqu’il n’y a pas de mélodie de prête, nous aimons assez, Poisson Solo et moi, partir de l’ambiance d’un morceau, non pas pour en copier l’inspiration mais pour fixer ce territoire sonore où nous sommes censés nous retrouver. Ce n’est pas toujours évident,  car chacun d’entre nous a ses musiques et ses références. Mais c’est aussi pour avoir l’opportunité d’en sortir et d’aller au-delà de nos acquis que nous travaillons ensemble ponctuellement. Le point de départ était donc un titre instrumental, « Paradia » de Roland Bocquet, un instrumental ambient/progressif de 1977 que j’affectionne tout particulièrement. J’en aime le côté aérien, hédoniste, je voulais qu’on retrouve un peu ce climat-là pour composer notre élégie aux nichons.
Ensuite, se tenait une difficulté supplémentaire : aussi fédérateur que soit le thème choisi par Poisson Solo , il n’inspire pas la même chose à tout le monde. Une belle poitrine est quelque chose qui, avant tout, me semble émouvant. Il y a en moi une extase de la contemplation, qui précède tout geste tactile, et qui relève pour moi de quelque chose de paradoxalement peu sexuel, et j’ai voulu dans ce texte fixer cette émotion-là, en mettant en scène une femme qui dénude sa poitrine face à son compagnon, lequel contemple ce corps offert sans encore songer à le posséder. Il le regarde comme une chose extérieure, comme un paysage, comme une merveille de la nature, et cette beauté charnelle va susciter le désir plus que la personne en elle-même. C’est une émotion d’esthète, et à titre personnel, je n’imagine pas le désir sexuel naître sans cette condition préliminaire. Mais je sais que la plupart des autres hommes ne sont pas aussi contemplatifs.
En ce sens, j’ai un peu imposé ma vision des choses, surtout que le texte est venu très vite, qu’il me semble moins l’avoir imaginé que transcrit du fin fond de ma philosophie intérieure.
Poisson Solo avait sans doute une autre idée de la direction à donner, mais il a senti, comme un prolongement de « Paradia », qu’il y avait une sorte de mysticisme dans ma vision du sujet, de solennité hédoniste qui, musicalement, pouvait donner quelque chose d’intéressant. Cela lui a inspiré cette superbe mélodie qui, au départ, n’était que quelques arpèges. Petit à petit,  la chanson a pris corps, et elle nous a un peu retournés.
Je suis redevable à Poisson Solo pour son travail car, bien plus que moi qui était artistiquement sur un terrain familier, il s’est avancé sur des rives inconnues, où il n’était pas sûr de pouvoir se tenir longtemps et sûrement. Au niveau du chant, notamment, j’ai poussé cet aficionado du multipistes vocal à avoir foi en sa voix « solo », elle aussi presque nue, fragilisée, comme frissonnante au sortir du bain. Je pense que le résultat en valait la peine, même si j’ai souvent d’énormes scrupules à me montrer aussi directif, n’étant moi-même ni musicien, ni chanteur. Cette chanson, comme les autres, est avant tout celle de Poisson Solo, je me contente d’y poser des mots et d’y insuffler des idées, mais ces mots et ces idées déteignent souvent sur la création du musicien, d’une manière que moi-même je ne comprends pas toujours et qu’il m’est difficile de prévoir. Je redoute toujours que le résultat soit un gâchis, mais cette fois-ci encore, il me semble que l’alchimie a été bénéfique.

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Seulement une fois la chanson écrite et enregistrée, il se posait un dernier problème, car il fallait bien faire un clip pour illustrer ce morceau, et pour le promouvoir. Or, comment illustrer une chanson dont le thème est l’objet d’une censure obsessionnelle sur Facebook ? D’une manière ou d’une autre, il ne fallait pas montrer ce dont nous parlions, mais que montrer d’autre ?
Notre première idée était de faire un diaporama de photos vintage, dont peut-être nous aurions flouté les tétons de la discorde. Mais cette idée me chiffonnait. Nous avions signé une ballade aérienne, mais très statique. Visuellement, il fallait accompagner cela par du mouvement. J’avais l’idée de trouver un quelconque extrait de film des années 70, où il y aurait une fille nue, mais filmée un peu artistiquement, dans un décor naturel, si possible un peu sauvage, et qui, idéalement, se serait baignée nue dans un étang ou une rivière. C’est un cliché assez répandu dans le cinéma de ces années-là. Je suis allé le chercher là où on pense rarement à regarder quand on cherche quelque chose qui ne soit pas porno : c’est-à-dire sur des sites pornos. En effet, dans la catégorie « Vintage », il y a absolument de tout. N’importe quel vieux bout de pellicule avec un corps dénudé trouve fatalement un fanatique pour le numériser et  le mettre en ligne. Après tout, le passé est toujours affaire de nostalgie, il n’y a pas besoin de le calibrer comme le sont les productions récentes.
Je pensais trouver facilement, ça m’a en fait demandé plusieurs heures de recherche. Il y avait bien des scènes célèbres de naïades hamiltoniennes, mais la plupart sont copyrightées, et je ne tenais pas à ce que notre clip soit effacé de Facebook pour des question de droits de reproduction. Il me fallait de la vieillerie gratuite et non déposée à la SACEM.
Heureusement, ça ne manque pas, mais encore faut-il s’y retrouver. Les passionnés sont nombreux, mais leurs goûts sont très basiques. Je me souviens entre autres être tombé sur la chaîne d’un grand malade qui collectionnait les films en super 8 montrant des filles effectuant un  striptease. Avant l’avènement de la VHS, ça a été un marché florissant dans tous les sex-shops américains, il existe des milliers de ces petits « strips » qui dépassent rarement les 4 minutes, plus tous ceux faits par des amateurs dans leur salon et qui échouent tôt ou tard sur une brocante. Hélas, en général, ces bouts de pellicule sont d’une totale indigence sur le plan artistique. Il y a toujours eu un public masculin à qui il n’en faut pas beaucoup pour s’échauffer. C’était probablement le cas de ce collectionneur, qui avait numérisé toute sa collection, et en faisait des compilations vidéos d’une heure qu’il mettait en ligne. Il en était à sa 53ème compilation vidéo (elles sont numérotées, je ne me suis pas amusé à les compter). Je suis resté ébahi par la vacuité de ce travail qui a dû coûter bien du temps et de l’argent à ce passionné. Je suis mal placé pour critiquer, puisque je suis moi-même passionné par des vieilleries qu’on pourrait juger tout aussi futiles, mais tout de même…
Enfin, je suis tombé sur la vidéo qui a servi à fabriquer le clip pour « Enchante-Moi (En Corps) ». Dès que je l’ai vue, j’ai su que ce serait la bonne, j’en ai même été tellement persuadé que je n’ai même pas demandé son avis à Poisson Solo, je la lui ai envoyée direct en précisant : « Voilà de quoi faire le clip ». Il faut dire que le matériau était idéal : libre de droits, dépourvu de dialogue, coquin mais pudique pour ne point choquer les modérateurs de Facebook, avec un coin de nature, une pièce d’eau et une jolie fille qui s’y promène et s’y baigne nue. Que demander de plus ? Peut-être une meilleure qualité vidéo, mais hélas, il n’y a que cette copie, probablement ancienne, qui circule sur la toile. Et finalement, ça ne rend pas si mal, puisque la piètre qualité de numérisation renforce le côté ancien. Je me suis contenté d’augmenter un peu le contraste, et de passer le fichier à 29 images par seconde, histoire que les mouvements paraissent plus fluides… Poisson Solo en a fait un montage, et a ajouté aussi des photos plus osées qui étaient incluses à la toute fin de la vidéo.
La jeune femme s’appelait Diane Webber, c’est une ancienne Playmate qui s’est par la suite investie dans le nudisme et a promulgué sa « philosophie ». Ce petit film est en fait un court-métrage de 11 minutes nommé « This Is My Body », qui fut réalisé en 1961 vraisemblablement à des fins promotionnelles et distribué en format Super 8. Avant que nous y placions notre chanson, la bande-son était composée d’un monologue où la playmate se présentait et parlait longuement et langoureusement de sa philosophie du corps, et de son épanouissement de femme à le montrer et à le partager. Tout ça est bien daté, et assez hypocritement mystique et pseudo-féministe. La musique que nous avons apportée est de loin un meilleur hommage à rendre à la beauté de Diane Webber en particulier, et à celle des femmes en général.
Néanmoins, notre premier souci a été de vous emmener pendant 6:36 loin du XXIème siècle, loin du confinement et loin de tous les détresses respiratoires de nos villes de bétons surpeuplées et calfeutrées. Nous espérons de tout cœur y être parvenus.

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