Rose Rouge

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Vingt ans déjà…
Il y a vingt ans, je travaillais dans le milieu gothique, mais je n’écoutais pas que cette musique-là, et il valait mieux que je ne le laisse pas trop savoir. Les milieux communautaires sont rarement très compréhensifs envers l’ouverture d’esprit…
Il y a eu quelques grands albums de musique électronique, cette année-là, il n’y avait de toutes façons que ça à se mettre sous la dent, le rock était dans un très sale état, surtout de ce côté-ci de l’Atlantique.
Je garde un bon souvenir notamment de deux albums sortis à quelques semaines d’intervalle, celui du projet Zend Avesta, par Arnaud Rebotini, qui flirtait gentiment avec la musique classique contemporaine, et celui de Saint Germain, alias Ludovic Navarre, issu de la scène house et qui avait décroché une sacrée timbale en signant le tout premier album électronique sur le très académique label de jazz Blue Note.
Deux décennies plus tard, « Tourist » n’a pas si mal vieilli, même si on l’a peut-être un peu trop encensé à sa sortie, et qu’on en attendait un renouveau électronique du jazz qui n’est jamais vraiment venu. « Tourist » est avant tout un chef d’oeuvre lounge, mêlant rythmiques downtempo, samples de vieux disques de jazz et de blues, et véritables musiciens jazz. L’ensemble se voulait léger et parisien, un peu attrape-touriste, d’où le titre de l’album. Cela a été un grand succès commercial, mais qui n’a curieusement eu aucune postérité. St Germain lui-même a mis quinze ans pour ressortir un deuxième album, passé un peu inaperçu, et il ne fait plus aucune allusion désormais à Blue Note. Sans doute qu’au moment du partage des royalties, les bénéfices n’ont pas été répartis de manière très équitable…
Il y a eu trois clips qui ont servi à la promotion de cet album, dont celui que je vous propose de voir ou de revoir, « Rose Rouge », dont il n’y a eu pendant longtemps sur YouTube que de mauvais rips VHS. Il y a deux ans, les concepteurs de la vidéo ont uploadé une version dans une qualité décente, qui a attiré jusque là à peine 544 curieux. La nostalgie n’est décidément plus ce qu’elle était…
Je garde une profonde tendresse pour ce clip, même si un certain nombre d’effets numériques ont méchamment vieilli. On y voit un Paris nocturne, glacé et désert qui était aussi le mien au même moment.
À cette époque, j’avais un ami… Non, le mot est peut-être un peu fort, même si je le ressentais ainsi à l’époque. Disons un compagnon de nuits de perdition, avec lequel j’errai, de manière aléatoire, dans le Paris noctambule, à la recherche d’aventures et d’émotions, de découvertes et de personnages. Nous avons bien dû passer ainsi plusieurs centaines de nuits à errer au cœur de la capitale, entrant au petit bonheur dans des bars, des boîtes peu regardantes, des brasseries nocturnes, croisant de temps à autres quelques vagues célébrités insipides, quelques starlettes à la dérive, quelques prostituées en veine de confessions, quelques DJ désœuvrés, autant d’épaves nocturnes parmi lesquelles mon comparse se sentait comme chez lui, et moi comme un explorateur naturaliste en pleine jungle exotique. Nous mîmes quelques années à prendre conscience de cet immense gouffre qu’il y avait entre nous, mais le malentendu eut le mérite de nous faire vivre quelques aventures pas banales.
Je parle de ce passé noctambule avec attendrissement, mais sans nostalgie aucune. Désormais diurne et plus volontiers casanier, je me rappelle bien de cette excitation qui montait en moi, alors que le soir descendait, et que je me préparais à rejoindre mon camarade pour aller je ne sais où, faire je ne sais quoi, avec le vague espoir de rencontrer quelques créatures décadentes et pas farouches, que nous aurions séduites à grands renforts de verbes érudits et de plaisanteries salaces. Au final, ça n’arrivait presque jamais, et quand ça arrivait, c’était sordide. Il faut dire que nous étions des grands amateurs de sordide, comme tous les petits bourgeois qui se savent à l’abri du besoin. Je me rappelle d’une pauvre petite nana que nous avions effrayée parce que, pleine d’espoir, elle nous demandait quels étaient nos genres de femmes. Cette personne n’était pas très belle, ni très jeune, nous lui avions payé à boire comme une plaisanterie cruelle. Moi, comme j’aime à le faire depuis bien longtemps, j’ai joué mon personnage de croqueur de lolitas, amateur de culottes Petit-Bateau, de sucettes rondes, de couettes nattées et d’appareils dentaires. Ça avait déjà bien scotché la dame, qui ne s’attendait pas à ça. Mon comparse s’était alors tourné vers elle et lui avait dit :
Moi, c’est tout le contraire. J’aime les femmes mûres, expérimentées, qui ont beaucoup vécu, et j’aime beaucoup contempler leurs visages et leurs corps, parce que ce qui m’excite le plus, c’est quand j’aperçois, sur une peau féminine, la mort qui commence à faire son travail…
Malgré le mal que nous nous donnions, nous ne l’avons même pas fait fuir. Elle était prête à tout, au point où elle en était. Mais pas nous.
Nous étions odieux, courtois mais odieux, même si au final, pendant bien des années, notre décadence perverse n’a que fort rarement dépassé le stade verbal. Nous nous retrouvions là-dessus, mais tout le reste nous opposait. Je donnais dans cette attitude « perversophe » (j’avais inventé le mot) pour fuir de terribles blessures sentimentales. Mon compagnon de débauche lui n’avait que du dégoût pour les sentiments, et me couvait d’un léger mépris pour ce fond de sentimentalisme que je tentais vainement de piétiner. Je lui rendais volontiers son mépris, en le considérant comme un handicapé social et sexuel. Ce que, par ailleurs, il était réellement, comme j’ai eu l’occasion de l’apprendre par la suite…
Un jour, il y a pas loin de dix ans, nous avons brisé violemment cette fréquentation malsaine. Il m’a semblé que je respirais mieux après. J’avais de toutes manières besoin de passer à autre chose. Dans ce milieu-là, on est figé, on ressent le mal-être au travers d’une stagnation absolue de l’âme, alors que pour moi, la vie a toujours été une succession d’étapes, de chapitres, marquant l’évolution, la maturation de mon esprit, et incluant fatalement la délivrance d’un certain nombre de tourments adolescents qui, passé un certain âge, et quelle que soit la couleur qu’on leur donne, sont forcément ridicules.
Mais évoluer, ça n’est pas oublier, ni rejeter, ni renier. J’ai eu ma période « Rose Rouge », ma période de déambulation nocturne, morale et sexuelle, et il fallait que je passe par ce chemin pour atteindre celui sur lequel je me trouve aujourd’hui, et qui, je crois, est plus recommandable.
Je ne me vois pas refaire aujourd’hui tout ce que j’ai fait durant ces années-là, parce que tout simplement, c’est accompli et qu’il n’y a pas à y revenir. J’y repense sans douleur, sans regrets, sinon celui de ne pas avoir rompu plus rapidement avec certains parasites. Quand on est jeune, on se fait une autre idée du temps qui passe, et plus encore des gens qui nous le vampirisent…
Mais ce qui m’émeut le plus quand j’y repense, ce ne sont pas ces centaines de nuits de fausse débauche aléatoire, c’est cette excitation que je sentais, juste avant de sortir de chez moi, la perspective, la curiosité, les quelques mots d’auteur que nous allions improviser, les rencontres inimaginables que nous pouvions faire. C’est en cela que je ne me sens plus très jeune à présent, les perspectives ne m’animent plus, elles ont progressivement cessé d’exister à mes yeux, et il me semble que durant tant d’années, la simple éventualité de ce qui pouvait arriver était un moteur puissant pour ma motivation.
Je ne ressens plus du tout cela aujourd’hui, mais je me souviens à quel point je l’ai ressenti, et au final, c’est peut-être cela, juste cela, que d’avoir vécu.

https://www.youtube.com/watch?v=H9kC_Q-Ul4o

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