La Petite Allumeuse

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Puisque on est confiné, je me rattrape dans mes lectures, mais aussi dans mes films à voir, et je me suis enfin regardé « La Petite Allumeuse », film ouvertement matznévien de 1987, que j’avais vu lors de son premier (et probablement unique) passage à la télé, vers 1988-89, et qui m’avait laissé un excellent souvenir.
Aujourd’hui, il est impensable qu’un tel film passe sur nos écrans télé, et c’est bien dommage, car ce film « scandaleux » et « maudit » (puisque plus personne ne veut en entendre parler, ni les acteurs, ni la réalisatrice) est en fait une de ces bizarreries inclassables qu’on ne trouve qu’en France, quelque part entre la comédie de mœurs et le portrait parfois sordide d’une génération soixante-huitarde moralement à la dérive, après s’être embourgeoisée.

Evidemment, tout le film repose sur cette romance pleine de détresse entre une jeune fille de 14 ans, fofolle et névrosée (Alice Papierski, sublime !), et l’un de ses professeurs, ami de son père, âgé de 37 ans (Roland Giraud, très mal à l’aise dans ce rôle et dans les scènes intimes), sur laquelle se greffe une autre romance de la fillette avec un garçon de 20 ans un peu voyou. L’intrigue ne mène nulle part, fatalement, encore qu’au final, la réalisatrice laisse entendre que toute histoire d’amour mérite d’être vécue, même celle avec un père de rechange, surtout s’il est plus attentionné que le véritable géniteur.
Car oui, on ne va pas parler de pédophilie mâle, d’objétisation du corps de la femme, de fillette sexuée par le patriarcat, car « La Petite Allumeuse » est née dans un cerveau féminin, celui de Danièle Dubroux, cinéaste obscure ayant signé plusieurs films inégaux tournant autour de ce que l’on appelle aujourd’hui le « polyamour ». Sur le plan technique, son travail laisse un peu à désirer, et à l’entendre, c’est volontaire, afin de pouvoir se concentrer davantage sur les personnages. Argument discutable, car si la jeune fille et sa mère nymphomane (Tanya Lopert, angoissante) sont des créatures tourmentées assez recherchées sur le plan psychologique, les différents personnages masculins de ce film manquent eux de substance et de profondeur.

Il n’empêche, le film vaut aussi pour l’époque qu’il dépeint, ces années 80 très permissives et très critiques à la fois, sans grand contact humain, froides et fermées sans oser encore se l’avouer. J’ai retrouvé dans ce film une bout du XXème siècle que j’ai vécu, et les angoisses, les appréhensions, les pulsions de la petite Camille, jouée par Alice Papierski, me sont familières, puisque j’avais quasiment le même âge à la même époque, collégien moi aussi, entouré de filles ayant ces mêmes coupes de cheveux, ces mêmes boucles d’oreille, ces mêmes robes à pois, ces mêmes idées cosmopolites et mitterrandiennes, et ce même argot d’une banlieue de rockers à bananes désormais révolue.
C’était une période instable mais intéressante, la dernière avec laquelle je me suis senti en phase, même si elle marque le début de l’américanisation systématique de la société française. Je n’ai pas vécu grand chose à cette époque, mais je l’ai beaucoup observée, et j’ai eu plaisir à la retrouver intacte dans ce film.
J’ai acheté ce DVD au tout début de l’affaire Matzneff, suite à un ami qui m’avait envoyé la bande-annonce. Il m’a coûté je crois 12-13€. Aujourd’hui, vous ne le trouverez pas à moins de 75€ sur tous les sites marchands. Voilà à quoi mènent les campagnes twitteresques de vertus.

Le film doit aussi sa postérité à la musique de Vladimir Cosma, pourtant bien datée déjà en 1987 (On croirait une bande son d’un film érotique de la série « Emmanuelle » des années 70). Mais il faut bien reconnaître que cette mélodie au piano, que j’avais pourtant totalement oubliée, a tendance à parasiter la mémoire de manière insistante, et le chant maladroit d’Alice Papierski est particulièrement touchant. Curieux que ce vieux cochon de Gainsbourg n’ait pas essayé de la récupérer…
La jeune fille a par la suite joué dans quelques téléfilms, avant de se retirer totalement du métier. Dommage, car il y avait chez cette demoiselle un potentiel qui n’a sans doute pas été exploité à sa juste valeur…
Malgré ses défauts et ses maladresses, « La Petite Allumeuse » est un film qui mérite amplement d’être vu, de par le talent de ses interprètes, mais aussi parce qu’il permet de se rendre compte à quel point l’époque actuelle, étouffée par le puritanisme américain, sombre dans le déni de toutes les formes bizarres et inattendues que prennent les sentiments humains pour parvenir à leurs fins, et qui débouchent parfois sur d’authentiques et de profondes histoires d’amour. La culture et le goût pour l’insolite font partie de ce qui vous permet d’être autre chose que le produit de votre époque, et de dépasser allègrement sa date limite de consommation.

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