Trouvailles Antiques, Janvier 2020

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Pas facile, croyez-le, que de rassasier sa passion des livres anciens, alors que la capitale est à l’arrêt. Pas de métro, pas de bus, tout au plus quelques rames de RER qui peuvent vous conduire dans le quartier Saint-Michel, mais qui ne sont pas sûres de vous en ramener… Cela m’a donné des envies de passer mon permis, moi qui y suis rétif depuis plusieurs décennies. Les écrivains et les hommes de lettres sont généralement assez allergiques à la voiture, sans que l’on puisse véritablement expliquer pourquoi. Très peu ont leur permis, et quant à ceux qui l’avaient, il faut bien reconnaître que ça ne leur a pas porté bonheur (Albert Camus, Françoise Sagan, Paul Acker…)
Je pense qu’il y a une grande difficulté pour une âme d’artiste à se faire à la concentration et à la rigidité du code de la route. Quand on conduit, il faut faire attention à tout : les feux, les panneaux, les piétons et les autres voitures. Quand on est de tempérament rêveur et contemplatif, c’est un supplice que de se connecter à toute cette humanité roulante et séquencée…
Dans l’expectative de franchir ce grand pas, je suis resté fort confiné chez moi, et me suis contenté de ce qui était à portée de promenade pédestre, c’est-à-dire principalement le Marché aux Puces de Clignancourt, auquel je vais déjà régulièrement, mais où j’ai été contraint d’aller encore plus souvent, puisque tout le reste était trop loin. Cela m’a permis d’explorer de nouvelles allées, de nouvelles boutiques, mais aussi de nouvelles poubelles, puisque le Marché aux Puces étant l’objet, depuis déjà quelques années, d’un singulier renouvellement générationnel et ethnique, puisque les vieux puciers, d’authentiques titis parisiens pour la plupart, laissent la place à des chiffonniers plus volontiers cosmopolites et fraîchement débarqués, et qui ne sont guère émus par ces tas de vieux papiers puants et singulièrement usés. Régulièrement donc, les repreneurs des boutiques ramassent un tas de bouquins poussiéreux entassés dans des arrière-boutiques ou des caves, les fourrent dans des cartons, et déposent ces cartons  sur les trottoirs, le samedi soir souvent, à destination des éboueurs. Ils font généralement l’objet d’un premier tri, celui des gens dans la confidence et qui sont de tous styles : vieillards misérables, professionnels de la revente faciles à reconnaître car ils regardent chaque livre à la recherche d’imperfections ou de déchirures, et entassent toutes sortes d’ouvrages variés et de diverses époques, mais aussi couples de bobos à la recherche de quelques accessoires de décoration. Et puis moi, qui suis plutôt du style à observer les autres de loin, et à me diriger vers ce que je sais être quelque chose de rare et précieux. Ça en impressionne quelques uns, qui me voient saisir une vieillerie avec une telle confiance qu’ils me jettent un regard inquiet. Ont-ils vraiment laissé passer un trésor ou suis-je simplement un individu à lubies ? Leur étonnement est par ailleurs de courte durée. On ne sympathise pas, on ne s’adresse pas la parole. Chacun se sent détrousseur de cadavres, pilleur de tombeau, et se rassure en se disant qu’il vaut mieux que ceux qui l’entourent. C’est un peu bête, mais je ne suis pas moi-même plus liant qu’un autre.
De plus, il ne faut pas rêver, il y a certes des trouvailles à faire dans ces cartons, mais 90% de ce qu’on y trouve est constitué d’ouvrages sans grande valeur ou dans des états pitoyables (reliures déchirées, pages arrachées, tâchées ou dévorées par les rousseurs). Mais en ce qui le concerne, j’ai trouvé quelques petites broutilles, certaines qui finiront à Boulinier et que j’ai juste sauvé temporairement de la destruction, d’autres plus cotées que je refourguerai sur eBay, et enfin, cinq que j’ai gardées pour moi, et que vous trouverez ci-dessous, puisque ces livres sauvés de justesse constituent ce mois-ci la moitié de mes trouvailles.
Pour le reste, les fainéants de la RATP ayant in extremis repris leur travail, j’ai pu faire quelques visites aux librairies Boulinier de Saint-Michel et de Châtelet, d’où viennent les quatre autres volumes.

1) ÉDOUARD PAILLERON – « L’Étincelle » (1879)
(Edition reliée de 1905)

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Ce mince volume, qui a échappé de peu au carton d’un éboueur, est en fait un  exemplaire assez unique, nous verrons pourquoi quelques lignes plus bas.
Parlons d’abord de l’oeuvre et de l’auteur : Édouard Pailleron fut un très populaire auteur de pièces de théâtre dans les années 1860-1890, ses pièces ont eu énormément de succès en un temps où le théâtre était le divertissement favori des classes moyennes et aisées. Homme de son siècle, il fut oublié avec lui, même si à Paris, une rue du 19ème arrondissement porte son nom, ainsi que plusieurs établissements scolaires ou sportifs, et que Pailleron a aussi une fort belle statue visible au Parc Monceau.
« L’Étincelle » est une petite comédie en un acte, ne rassemblant que trois personnages, une jeune fille, un jeune homme et la tante de celui-ci à laquelle la jeune fille est présentée. Cette pièce est considérée parmi ses meilleures, mais tout ça a l’air bien gnangnan…
L’intérêt majeur de cet exemplaire qui était à quelques minutes de finir dans une benne à ordures, c’est qu’il a appartenu à un député écossais issus d’une prestigieuse famille aristocratique, Arthur-Francis Clarke-Jervoise (1882-1974), qui a apposé ses armoiries sur la couverture intérieure, a signé le livre (en janvier 1909, voir ci-dessous) et a annoté considérablement le texte, vraisemblablement dans le cadre d’une analyse littéraire.

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Le futur député avait alors 27 ans, et devait faire des études de lettres en France, bien qu’il soit curieux qu’un auteur comme Pailleron soit étudié. A moins qu’il ne s’agisse de travaux pratiques dans des cours de théâtre ?
Toujours est-il que j’ai contacté le musée gérant le patrimoine de la famille Clarke-Jervoise, pour le cas où ils voudraient acquérir ce volume. Pas sûr que ça représente beaucoup d’intérêt à leurs yeux, ces vieilles familles ne manquent jamais de reliques, mais bon, j’aurais eu mauvaise conscience à ne pas le leur proposer.

2) ÉMILE ZOLA« Rome » (1896)

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On trouve même des Zola en éditions originales, dans les cartons des Puces. Soixantième mille, certes, mais premier tirage quand même, dans une édition reliée superbe, mais qui hélas, a sérieusement pris l’eau à un moment de son histoire. Il en résulte quelques tâches sur la tranche, et au bord des pages. Par ailleurs, ce n’est pas un des Zola les plus cotés en édition originale. En 1896, Zola était une superstar, ses romans étaient publiés à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, on les trouve donc à des prix relativement abordables.
« Rome » est le deuxième volume de la « Trilogie des Villes », une oeuvre romanesque dans laquelle s’est investi Émile Zola après la fin des Rougon-Macquart. Trois romans colossaux qui reprenaient un peu le principe du cycle précédent, l’étude d’une famille sur plusieurs générations, mais en s’arrêtant cette fois-ci à des périodes délimitées de leurs vies, en lien à leur présence dans une ville (Lourde, Rome puis Paris). Les enfants des personnages principaux seront l’objet d’une ultime tétralogie baptisée « Les Quatre Évangiles », et qui poursuit le même travail cette fois-ci en étudiant les liens avec la morale chrétienne et le fonctionnement du clergé.
Bien que plus ambitieuses, ces oeuvres tardives ont moins bien vieilli que les précédents ouvrages d’Émile Zola, de par le fait qu’elles sont profondément ancrées dans une époque qui est moins ouvertement passée à la postérité que le Second Empire. De plus, la fin des années 1890 marque le début de la Belle-Époque, et le pessimisme social défendu par Zola et les Naturalistes n’est plus dans l’air du temps et commence à faire fuir les lecteurs. De même, les villes changent et Lourdes, Rome et Paris ne ressemblent plus beaucoup à la description qu’en fait Zola. Néanmoins, « Lourdes », premier tome, m’a laissé un bon souvenir, même si évidemment l’impact et l’influence de la cité miraculeuse avaient dans les années 1890 une force difficilement compréhensible de nos jours. J’imagine donc que la Rome dont parle Zola n’a plus grand chose à voir avec celle immortalisée par Fellini…

3) ERCKMANN-CHATRIAN – « Histoire d’Un Homme Du Peuple » (1865)
4) ERCKMANN-CHATRIAN – « Les Vieux De La Vieille » (1880)
(Editions des années 1880 ou 1890)

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Ceux-là aussi reviennent de loin, bien qu’ils ne soient ni particulièrement cotés ni plus tellement lus. Pourtant, le tandem formé par Emile Erckmann et Alexandre Chatrian est l’un des plus essentiels de la littérature du XIXème siècle. Auteurs populaires mais au style raffiné, Erckmann-Chatrian, pur produit d’Alsace-Lorraine, ont touché à peu près à tout : romans de mœurs, romans historiques, romans sociaux, contes fantastiques, récits folkloriques et, après la débâcle de 1870, chantres, poètes et conservateurs des défuntes Alsace et Lorraine françaises.
Profondément humanistes et républicains, mais jamais populistes, pacifistes ardents mais jamais antipatriotiques, Erckmann-Chatrian étaient ce que l’on peut appeler des sages, des esprits tolérants et bienveillants, qui ont prôné une sorte d’amour universel des êtres envers les choses, les lieux et les gens. Cela aurait pu être très niais, mais se révélant à la fois fins psychologues et conteurs habiles, Erckmann et Chatrian sont parvenus à construire une oeuvre à la fois réaliste et positive, idéaliste et hédoniste, engagée et tolérante, qui reste encore aujourd’hui exemplaire. En ce siècle tourmenté et belliqueux qui fut le leur, les deux hommes ont parlé avec une authentique poésie, parfois teintée d’une gauloiserie inattendue, des valeurs fondamentales de l’existence : l’amitié, l’amour, la vie saine loin des grandes villes, l’existence qui se déguste au coin du feu, les yeux noyés dans la verdure des paysages, après un bon repas arrosé par un grand vin.
De ce baume littéraire, se dégage une paix profonde et humaniste qui se veut bien plus essentielle que les changements de régimes, les folies religieuses ou les guerres fratricides. Bien que notre France n’ait plus rien à voir avec la leur, et que les malaises sociaux aient changé de nature, il reste quelque chose de profondément doux et apaisant à la lecture d’un  roman d’Erckmann-Chatrian.
« Histoire d’Un Homme Du Peuple » est assez emblématique de l’oeuvre d’Erckmann-Chatrian. C’est pourtant un récit relativement subversif pour son époque puisque, rédigé sous le Second Empire, il fait clairement l’apologie de la République. Le roman décrit l’histoire d’un jeune menuisier alsacien que les circonstances amènent à Paris en 1848, peu de temps avant la chute de la Monarchie de Juillet.
Sans aucun rapport avec le film du même nom (adapté en fait d’un roman éponyme de René Fallet), « Les Vieux de la Vieille » est un roman plus tardif, de la période nostalgique des départements annexés par l’Allemagne. Le roman évoque la Moselle natale des auteurs, durant la Restauration, et démontre via les querelles de clochers de la banlieue de Phalsbourg, que les tensions entre les Républicains rêvant de coup d’état et les indécrottables nostalgiques de Napoléon ont finalement permis à Louis-Philippe de maintenir la monarchie après la Révolution de 1830.
On pourrait supposer que de telles intrigues nécessitent des connaissances historiques pointues, mais en fait, il n’en est rien. À l’image de Victor Hugo, qui les a beaucoup inspirés, Erckmann et Chatrian voulaient être lus même par des gens sans instruction ou isolés dans des campagnes, et n’hésitaient pas à expliquer et restituer les contextes historiques de leurs récits avec une grande fluidité et une parfaite simplicité. Cette qualité pédagogique a beaucoup joué dans la postérité dont ils ont longtemps bénéficié (Olivier Barrot dans son émission  « 1 Livre 1 Jour » leur avait accordé, dans les années 90, un numéro élogieux). Hélas, depuis à peu près une vingtaine d’années, le duo Erckmann-Chatrian est progressivement oublié, même si beaucoup de leurs oeuvres, spécifiquement leurs contes ainsi que leur roman le plus célèbre « L’Ami Fritz », sont encore régulièrement réédités.

5) JEAN RAMEAU – « Zarette » (1904)
(Édition non datée, probablement des années 1910-1914)

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Un auteur emblématique de la Belle-Époque, romantique et poète, et qui est parvenu à devenir une figure majeure de la culture régionale gasconne et landaise, sans avoir jamais vraiment été un régionaliste militant. Personnage atypique, hédoniste, ayant passé vingt ans à bâtir lui-même sa maison, le « Pourtaou », propriété perdue au cœur d’une région encore étonnamment sauvage au sud de Dax, et où chaque été les aficionados de l’auteur organisent toujours des journées de pèlerinage, Jean Rameau est un écrivain comme seule la France sait en produire : inclassable, unique, sentimental et lubrique, à la frontière de plusieurs styles littéraires sans se réclamer d’aucun. Il doit essentiellement sa célébrité à un best-seller se situant pourtant à Paris, « Mademoiselle Azur », et narrant la passion tragique d’un sculpteur quadragénaire pour une jeune femme dévote et vierge, que sa foi religieuse tourmentée mène à la folie et à la mort. Ce roman de 1893 fut abondamment réimprimé jusque dans les années 50, et reste encore aujourd’hui le seul ouvrage de Rameau que l’on peut trouver à un prix modique. Tous les autres sont rarissimes et atteignent souvent des cotations exceptionnelles, bien que Rameau ait été en son temps un auteur prolifique et populaire (une cinquantaine de romans et six recueils de poèmes en presque un demi-siècle de carrière).
C’est dire si j’ai sauté sur cet exemplaire dont Boulinier n’exigeait que 3€. « Zarette » est un roman qui se passe au pays basque, et qui tourne autour de Lazarette, une lolita avé l’assent, « brune, svelte et savoureusement précoce », pour citer Rameau avec exactitude.
Voilà qui est prometteur…

6) MARCEL PRÉVOST – « Frédérique » (1900)
(Édition illustrée de 1908)

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Un autre électron libre sentimentalo-lubrique, mais assurément trop parisien pour afficher la truculence de Jean Rameau. Marcel Prévost serait une des plus belles moustaches de la littérature française, s’il n’avait eu un faux air à Adolf Hitler. C’était pourtant un écrivain progressiste, engagé à gauche, dreyfusard pendant l’Affaire, et, ce qui est plus remarquable encore, corrupteur de la jeunesse.
Marcel Prévost était en effet fasciné par les vierges, ou plus exactement par ce qu’il appelait « Les Demi-Vierges », titre de son roman le plus célèbre. Entendez par là des jeunes filles plus soucieuses de préserver la fleur de leur corps que celles de leurs pensées. Soit l’imagination libidineuse et fantasmatique de celles qui n’osent pas passer à l’acte.
Littérature machiste, ont longtemps objecté les féministes, mais hélas, le lectorat de Marcel Prévost était essentiellement féminin. Il est vrai que si, chez Prévost, le fond est graveleux, la forme, elle, est exquise, encore que nous sommes loin de l’écriture artiste prônée par Flaubert et les frères Goncourt. Beaucoup de dialogues et de tourments intérieurs assez typiques, finalement, de la littérature sentimentale. Il me semble d’ailleurs avoir déjà lu quelque chose de Marcel Prévost qui m’a laissé un souvenir tellement insipide que je ne m’en rappelle même plus le titre.
Ce qui m’a le plus décidé à acquérir ce roman, deuxième volume d’un diptyque nommé « Les Vierges Fortes », c’est avant tout les abondantes et magnifiques illustrations de Vicente Bocchino, un illustrateur italien initialement dessinateur d’affiches publicitaires, et dont le trait, particulièrement vif et mobile, annonçait le futur essor de la bande dessinée.

7) JEAN-PAUL ARISTE – « Neolithis » (1931)

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Si vous me suivez ponctuellement sur les réseaux sociaux, vous avez déjà vu la couverture de ce roman « néo-moderne » qui fut mon dernier achat de livres anciens en janvier.
« Neolithis » est un excellent exemple de la littérature aventureuse que l’on pratiquait dans les années 1920-1930, à une époque où les petites maisons d’édition commençaient à pulluler et où quantité de talents farfelus menaient une existence littéraire brève, d’autant plus brève qu’elle fut souvent avortée par la tragédie de la Seconde Guerre Mondiale. Dès la Libération, il était question de se concentrer sur des choses plus positives, plus populaires ou plus constructives, et ces délires littéraires maniérés tombèrent rapidement dans l’oubli.
De ce Jean-Paul Ariste, on sait peu de choses, sinon qu’il fut un admirateur malheureux de J.H. Rosny Aîné. Il n’a laissé à la postérité que deux romans, celui-ci et « Virus » (1934), deux ouvrages teintés de science-fiction et de catastrophisme, qui semble-t-il, n’ont pas trouvé leur public. Et pourtant, ce n’était pas faute du manque d’originalité.
« Neolithis » est basé sur une authentique histoire, peu connue et néanmoins tout à fait insolite. En 1924, dans le hameau de Glozel, quelque part dans la campagne isolée située entre Vichy et Roanne, un paysan labourant sa terre fit émerger un site préhistorique, empli d’objets étranges et anciens. Bientôt tout le département et toutes les sommités archéologiques du pays convergèrent vers ce trésor jailli du sous-sol d’un hameau, persuadés d’assister à l’une des plus grandes découvertes jamais faites d’un site préhistorique… Une découverte tellement importante, tellement copieuse, que très vite, on eût des soupçons. D’abord, une grande partie de ces objets ne correspondait pas du tout à ce que l’on connaissait déjà de la préhistoire, et plus précisément du néolithique, dont semblait originaire ce site. Sur les outils, par exemple, étaient dessinés en ornementation des animaux, notamment des rennes, qui n’existaient pas dans la région au moment du néolithique. Ensuite, il y avait des poteries fabriquées selon des méthodes qui étaient plus proches de celles du Moyen-Âge. Enfin, on trouva des tablettes d’argiles dans un état remarquable, sur lesquelles étaient inscrites des runes dans un langage anachronique à peu près incompréhensible.
Une grande pagaille se dégagea de cette étrange découverte qui inspirait plus de questions que de réponses. Le monde scientifique se partagea entre Glozeliens, certains d’avoir sous les yeux d’authentiques reliques qui nous obligeaient à revoir nos connaissances sur le néolithique, et anti-Glozeliens, dénonçant une supercherie. L’affaire alla loin, jusqu’aux injures entre les deux camps, aux menaces physiques et aux plaintes devant le tribunal. C’était un conflit d’autant plus grave qu’à l’époque, les datations au carbone 14 n’existaient pas, et il n’y avait donc aucun moyen de trancher réellement la question, et de prouver que ces objets étaient soit du Néolithique, soit postérieurs. Cette bataille d’experts dura donc une quinzaine d’années, jusqu’à l’Occupation. Le gouvernement de Vichy prit alors sa seule décision intelligente : il déclara en 1941 que le site de Glozel dépendrait désormais directement du Ministère de la Culture, qu’aucune fouille supplémentaire ne serait autorisée sans son aval, et que de toutes façons, le dossier était classé jusqu’à réouverture, lorsque la science permettrait de dater précisément ces objets.
On rouvrit ce dossier plusieurs décennies plus tard, en 1983 d’abord puis en 1995 où les dernières innovations de la science permirent de dater avec précision chacun des objets du site. Néanmoins, même avec cette connaissance indubitable,  les résultats ne permirent pas d’y voir plus clair.
Une bonne moitié des objets du site de Glozel datent en fait de l’âge du fer, c’est-à-dire de la toute fin du Néolithique, entre -800 et -700 avant J.C. La quasi-intégralité des poteries ont été fabriquées, en revanche, au XIIIème siècle, soit au Moyen-Âge. Enfin, les tablettes d’argile sont des contrefaçons datant des années 1900 à 1920, où sont reproduites des runes dont on a retrouvé les modèles initiaux dans des revues d’histoire de cette période. Quelqu’un semble avoir taillé lui-même ces tablettes en recopiant les runes dans le désordre à partir de plusieurs illustrations. Les phrases et les mots n’ont en fait aucun sens.
D’abord désignée du doigt, la famille Fradin, dont le fils cadet Émile avait découvert avec sa charrue le site de Glozel, fut finalement innocentée : ces gens étaient des paysans très peu instruits, et n’ayant pas de talents de sculpteurs. Émile Fradin s’est éteint en 2010 à l’âge de 103 ans sans avoir jamais changé d’un iota sa version des faits.
Il est désormais prouvé que le site de Glozel est un faux site préhistorique sur lequel, à une quelconque période de l’Histoire, on a entassé des objets de différentes époques, et donc d’origine incertaine. La présence de contrefaçons récentes laisse supposer que ce site avait déjà été mis à jour puis enterré à nouveau avant qu’Émile Fradin ne le découvre. Mais quand, par qui et dans quel but ? On ne le saura probablement jamais…
Lorsque Jean-Paul Ariste publie « Neolithis », on en est encore au conflit des Glozeliens et des Antis-Glozeliens. Ariste ne reprend pas directement l’histoire de Glozel, mais imagine un cas similaire dans un village imaginaire, et situe son roman dans un lointain futur où la science permettrait de déterminer l’authenticité du site néolithique. Toutes les sommités du village, enorgueillies d’accueillir un si prestigieux site, décident de rendre leur région encore plus attractive pour les touristes en adoptant totalement le mode de vie néolithique. Ce qui ne va pas faire les affaires de tout le monde, d’autant plus que, bientôt totalement fanatisés, les habitants vont militer pour la suppression du mot « préhistoire », le préfixe « pré » leur semblant discriminant…
La posture du roman semble volontiers ironique, mais Jean-Paul Ariste raconte son histoire avec un style terriblement ampoulé et plus ou moins obscur qui laisse perplexe, se référant souvent à l’ésotérisme et se fendant régulièrement d’aphorismes très XIXème siècle. Cela rend son récit extrêmement curieux, d’autant plus qu’on peut difficilement savoir s’il est sérieux ou s’il parodie l’école symboliste.
Enfin, ce qui m’arrive de temps en temps avec certains livres anciens, mon exemplaire de « Neolithis » n’est même pas coupé, c’est-à-dire que les pages sont pliées ensemble, il faut en couper les bords avec un coupe papier. Ce qui signifie qu’il ne s’est trouvé personne, depuis 89 ans qu’il circule, pour lire ce volume. Alors, certes, peut-être est-il resté tout ce temps dans un grenier ou un entrepôt, mais il y a quelque chose d’incroyable au fait qu’un ouvrage, qui en plus était soucieux d’appâter le lecteur avec sa qualification de « néo-moderne », n’ait jamais intrigué les personnes qui l’ont eu dans les mains avant qu’il arrive dans les miennes. Je vais être le premier lecteur de cet exemplaire presque centenaire, et c’est assurément émouvant.

8) ALEXEI TOLSTOÏ – « Aelita » (1922)
(Première édition en langue française, importée par l’U.R.S.S., date inconnue, probablement années 50)

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Science-fiction toujours, avec un classique absolu de la littérature soviétique, qui connût un tel succès en U.R.S.S., qu’il fut adapté en film deux ans plus tard, un film qui reste encore un chef d’oeuvre absolu du cinéma expressionniste.
Alexei Tolstoï était un petit-cousin très éloigné de Léon Tolstoï, qui ne l’a pas connu. Tsariste convaincu, il s’enfuit en Europe en 1917, avant d’être progressivement contacté et séduit par les propagandistes du régime communiste, et finalement de revenir finir sa vie en U.R.S.S. Cet aristocrate adoubé devient l’une des figures les plus militantes du marxisme-léniniste puis du stalinisme, avant de s’éteindre paisiblement en 1945.
« Aelita » narre le voyage d’un cosmonaute russe sur la planète Mars dont Moscou a reçu un message radio énigmatique. Le jeune Terrien, en arrivant sur Mars, découvre une société futuriste et impérialiste, au sein de laquelle il va déclencher une saine révolution prolétarienne, afin d’implanter le communisme – et donc le bonheur – sur la bien nommée planète rouge.
Cette très belle – et unique – édition reliée du roman fut la toute première traduction française de ce classique, et elle ne fut pas publiée en France mais en U.R.S.S., par le Parti Communiste qui finança lui-même, au début des années 50, des traductions dans toutes les langues des oeuvres phares du soviétisme, ceci afin d’éviter que les traducteurs locaux n’y fassent des coupes ou des censures, et expédiant dans chaque pays les stocks de livres imprimés à Moscou. Stratégie inégale, car diffusées exclusivement par les sections locales du Parti Communiste, les oeuvres d’Alexei Tolstoï ne prêchèrent que des convertis, et n’atteignirent pas les amateurs de littérature ou de science-fiction.
Après une seconde traduction tronquée de 90 pages en 1955, et publiée sous le titre « Le Déclin de Mars », le roman « Aelita » resta indisponible en France pendant plus d’un demi-siècle. Quant au film, il fallut attendre 1973 pour qu’une première projection soit organisée hors compétition au Festival d’Avoriaz. Depuis, plusieurs éditions DVD ont rendu justice à cette oeuvre fascinante, et on peut voir gratuitement « Aelita » sur YouTube sous-titré en anglais sur l’excellente chaîne historique japonaise Alt-Arts.
Quant à cette rarissime édition originale du roman, qui ne m’a coûté que 2€, vous la trouverez difficilement à moins de 50€ sur la toile, mais c’est assurément un bel objet, avec des illustrations qui ne sont pas sans rappeler les dessins de Jean Cocteau.

9) LOUIS ROUSSELET – « L’Exposition Universelle De 1889 » (1890)
(Édition de 1895)

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Enfin, nous terminerons sur le dernier livre sauvé de la destruction que j’ai grappillé au fond d’un carton destiné aux éboueurs : un rapport fidèle, par l’historien et ethnologue Louis Rousselet, de l’Exposition Universelle de 1889, qui eut lieu à Paris, et au cours de laquelle fut érigée la Tour Eiffel, perçue à l’époque comme une oeuvre d’une incroyable modernité.
Moins appréciée que celle de 1900, l’Exposition Universelle de 1889 fut victime d’un relatif boycott de tous les pays monarchistes, du fait qu’une partie des attractions devait célébrer le centenaire de la Révolution Française. Ces défections ont obligé les organisateurs à installer, dans les places réservées initialement aux pays monarchistes, une sorte de mini-exposition coloniale pour laquelle on avait fait venir des indigènes exhibés aux visiteurs comme des animaux de cirque, ce qui était relativement hors-sujet puisque le principe de l’Exposition Universelle était avant tout de présenter des innovations technologiques.
Les images abondantes de ces présentations d’autochtones nous apparaissent aujourd’hui difficilement soutenables, même s’il faut les remettre dans le contexte de l’époque, où ces pays lointains étaient des extensions de la France, et où ces spectacles, nullement considérés comme infamants, avaient en fait pour but de faire connaître les mœurs lointaines de civilisations tribales perçues jugées françaises d’adoption. Pour la plupart des Français de l’époque, ce genre de manifestations, désignées aujourd’hui comme « zoos humains« , était la seule occasion pour eux de voir de près ces populations lointaines, et le concept était alors moins ouvertement raciste qu’il ne le parait aujourd’hui car ce genre d’exhibition permettait un contact visuel bien plus humain et affectueux que ce qu’on peut en comprendre aujourd’hui.
Néanmoins, l’ouvrage anthologique de Louis Rousselet fait peut-être un peu trop la part belle à ces « zoos humains », même si au final les illustrations et les photographies sont plus douloureuses à regarder que le texte à lire, car Louis Rousselet étant ethnologue, il partage une grande érudition sur les civilisations orientales, et en brosse un portrait passionné, érudit et profondément respectueux des peuples qu’il essaye de faire connaître. À la lumière de ces textes, on comprend mieux la réelle signification des images, que nous interprétons à tort dans le sens des névroses sociales actuelles, avec en plus cet aspect forcément morbide que nous trouvons aujourd’hui aux photographies en noir et blanc, mais qui étaient à l’époque les seules possibilités technologiques qui étaient alors offertes.
L’ouvrage est, en dehors de cela, très documenté, très rigoureux, et en même temps passionné et passionnant, témoignage fidèle d’une époque bien plus progressiste qu’il n’y paraissait. Bon pédagogue, spécialiste chevronné, Louis Rousselet a mis un point d’honneur à décrire avec une grande précision toutes ces attractions et ces constructions disparues, dont seule la Tour Eiffel subsiste encore aujourd’hui.

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