« J’Accuse… » : L’Affaire Dreyfus vue par Roman Polanski.

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Indéniablement, le dernier opus de Roman Polanski était le film le plus attendu de l’année, et il fut aussi une des meilleures réussites du box-office dans le domaine aujourd’hui difficilement rentable du film d’auteur.
« J’Accuse… » est de loin l’un des films les plus ambitieux du réalisateur, car il s’attaque à une des pages les plus sombres de l’histoire de France, mais aussi l’une des plus complexes, au point d’avoir effrayé beaucoup de réalisateurs jusqu’ici (trois adaptations cinématographiques entre 1930 et 1958, dont un film allemand et un film anglais, plus un téléfilm très complet réalisé par Yves Boisset en 1995, mais jamais rediffusé depuis). L’Affaire Dreyfus est en effet un cas unique dans toute l’histoire criminelle, tant par sa nature (un officier juif injustement condamné pour espionnage, en lieu et place d’un officier français) que par l’effet domino qui en résultât, non seulement au sein de tout l’état major de l’armée française, mais aussi auprès du peuple français tout entier qui se retrouva profondément divisés par la question de l’antisémitisme, jugé jusque là tout à fait acceptable. En ces temps-là, un Chrétien se devait d’être un minimum antisémite, sous le prétexte délirant que Judas avait vendu et trahi le Christ, provoquant son exécution par les Romains. « Le Nouveau Testament », ainsi que les racines du christianisme, fut en fait fabriqué de toutes pièces par l’occupant romain, véritable meurtrier du Christ. Désireux de créer une dissension entre les différentes ethnies alors répandues dans le Moyen-Orient colonisé, les Romains ont probablement inventé le personnage de Judas pour endosser à leur place la responsabilité du calvaire du Christ, si tant est d’ailleurs que l’histoire réelle du Christ ait eu une vague similitude avec ce que la Bible en rapporte.
Si des témoignages contemporains de l’occupant romain existent, et décrivent d’ailleurs tous Jésus comme le chef d’une bande terroriste semant la terreur dans la région (l’anecdote des Marchands du Temple semble avoir réellement existé, et serait même leur coup le plus fameux), rien ne subsiste des paroles ou de l’éventuel message de paix et d’amour de ce personnage sacré, car les peuples autochtones de Judée ne connaissaient pas – ou fort peu – l’écriture et la conservation des manuscrits. « Le Nouveau Testament » fut donc écrit 80 ans après la crucifixion de Jésus (probablement Youssouf ou Youssoupha de son vrai nom), par l’empereur romain Constantin qui, se rendant compte qu’un culte naissait autour de ce personnage, décida de faire écrire sa légende taillée sur mesure, une légende qui bien entendu ne reprochait rien d’autre à l’occupant romain que de s’être « lavé les mains », à l’image de Ponce Pilate, des tensions entre les peuples du Moyen-Orient. Comme on le voit, l’origine même du christianisme repose sur une manipulation des faits, visant à accuser le Juif de ce dont était réellement coupable l’Occidental. Dix-neuf siècles plus tard, avec l’affaire Dreyfus, c’est à peu de choses près la même histoire qui recommençait, même si la forme était différente.
L’importance de « L’Affaire Dreyfus » vient en partie de cette dimension christique, qui tomba sur les épaules d’un officier discret, un personnage qui n’avait rien des clichés traditionnels du juif affairiste aux doigts crochus. Alfred Dreyfus était un militaire de carrière, assurément formaté par la discipline militaire. Il fut de ce fait très peu préparé à ce rôle d’injuste condamné. Totalement dépassé par la situation, peu loquace, incapable de hausser le ton face à ses supérieurs hiérarchiques, il donna l’image d’un coupable idéal, tétanisé et compassé. Peu d’éléments solides l’accusaient formellement, la justice militaire – parallèle à la vraie justice et qui exista en France jusque dans les années 1970 – trouvait au final assez évident qu’au milieu de dix officiers militaires suspects d’espionnage, le seul qui soit juif doive être obligatoirement l’espion recherché. Il fut donc moins question de désigner un coupable que de trouver trois ou quatre preuves pour étayer la conviction que seul un juif pouvait commettre un forfait juif, puisque l’espion agissant toujours pour de l’argent, on en revenait aux 30 deniers pour lesquels Judas avait vendu le Christ aux Romains. Tout le drame de ce verdict vient précisément du fait que celui qu’on prend pour l’héritier de Judas avait en fait la place du Christ, et que je véritable Judas est un irréprochable chrétien.
Cette symbolique religieuse et culturelle amène toute la société française au bord de l’effondrement, car cette société repose, à ce moment-là, sur un culte tacite du bouc émissaire. Officiellement, le Juif n’est pas persécuté en France, il a même relativement accès à tous les corps de métier, mais il demeure aux yeux des chrétiens un citoyen de seconde zone, un être dont l’identité religieuse a valeur de parasitisme, auquel on prête, sur la simple référence de son ancêtre et de sa trahison pour 30 deniers, un goût viscéral et quasiment racial pour l’argent, l’escroquerie, l’affairisme, le profit pour toutes ses formes. Le Juif devient le symbole du petit trafiquant, de l’exploiteur, de l’usurier, du prêteur-sur-gages. Par l’effet d’un biais cognitif communautaire, il est de bon ton de prêter au juif le caractère méprisant, hautain et dénué de scrupules qu’en réalité, les chrétiens ont envers lui. Admirable déni, car dès lors que l’on accuse le Juif de discrimination et de condescendance, il n’est plus possible d’en être accusé soi-même.
L’Affaire Dreyfus a créé une faille dans cette armure morale fort bien huilée, car l’armée française est, à cette époque-là (dernière décennie du XIXème siècle), l’une des plus prestigieuses institutions de la République, que l’on flatte d’autant plus ardemment que cela ne fait guère plus de vingt ans qu’elle est républicaine, et qu’elle y a été contrainte et forcée sous le coup d’une défaite historique dont bien des grands officiers gardent une inconsolable amertume. Or, comme je l’ai indiqué, l’armée en ce temps-là possède sa propre justice, laquelle n’est pas inféodée à la justice de la République. La justice militaire est donc libre de condamner ou d’innocenter une victime, sans s’encombrer de beaucoup de scrupules. Aussi bien noté soit-il, un officier juif n’est pas une recrue dont on peut se montrer très fier, et il convient de la sacrifier si la raison se présente.
C’est à partir de là qu’une erreur judiciaire devient un scandale. Non pas que certains esprits antisémites se réveillent. La France reste majoritairement antisémite, mais elle est obligée de s’interroger sur une question métaphysique : vaut-il vraiment mieux condamner un juif innocent plutôt qu’un français coupable ? Ne va-t-on pas trop loin dans la condescendance en la poussant jusqu’à l’injustice ? De ce questionnement se dégagent deux camps, deux positionnements : les « Dreyfusards » (ceux qui militent pour que Dreyfus soit innocenté et le vrai coupable confondu), et les « Antidreyfusards » (ceux qui estiment qu’un juif est toujours coupable de quelque chose, même si ce n’est pas ce dont on l’accuse, et qu’il n’y a pas à revenir sur la condamnation de l’officier). Cet engagement porte sa division absolument partout, au sein même de l’armée comme au sein du  gouvernement, comme dans toutes les familles de France. Certaines s’y déchirent, tandis que d’innombrables amitiés et romances sont sacrifiées au bûcher d’opinions incompatibles. Un célèbre dessin de l’illustrateur Caran d’Ache, reconnu aujourd’hui comme un modèle du genre, cristallise la violence extrême de ce débat qui scinde la société en deux entités hostiles et belliqueuses.

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Néanmoins, Roman Polanski a délibérément ignoré l’aspect sociétal et historique de l’Affaire Dreyfus, pour n’en garder que la substantifique moelle, c’est-à-dire avant tout l’intrigue basée sur l’espionnage, et la manière dont l’armée française a tenté d’étouffer une affaire d’état gravissime, par simple conviction antisémite. Cela revient à simplifier à l’extrême cette longue et douloureuse affaire, mais le résultat est particulièrement efficace. Si vous n’avez jamais rien compris à l’Affaire Dreyfus, vous trouverez dans l’intégralité de ce film un résumé, limpide, clair, dont la fluidité est totale, sans ennuyer ni embrouiller, tout en restant fidèle à la grande rigueur des faits. En choisissant de présenter l’affaire Dreyfus comme un roman d’espionnage, en s’attachant au personnage du lieutenant-colonel Picquart, chef des services secrets, et l’homme le plus décidé à faire exploser la vérité, Roman Polanski fait un film extrêmement immersif et machiavélique, qui n’est pas sans rappeler les films politiques de Costa-Gavras dans les Années 70 (« Z », « L’Aveu », etc…)
Pourtant, Polanski ne s’en tient pas là et il prend en plus une initiative qui donne à la fois de la profondeur à son film, mais qui en gâche assez malheureusement les effets. C’est-à-dire qu’il en fait réellement un film d’auteur, en effectuant un travail de prises de vue, d’éclairage et de teinte de l’image qui non seulement nuit au réalisme de la reconstitution, mais en arrive à un très grand nombre d’anachronismes ou d’erreurs factuelles par excès de recherches visuelles.
Ainsi, l’image du film tout entière est d’une grande laideur, uniformisée dans une teinte de jour pluvieux, vaguement verdâtre, qui évoque une moisissure humide. Le lettrage du film, qui semble être inspiré d’un jeu vidéo type « Assassin’s Creed », rajoute encore à cette laideur visuelle glauque. Certes, tout se passe à Paris, et la capitale a toujours été une ville bien arrosée, mais on a clairement l’impression qu’en douze ans de procédure, il ne s’est pas trouvé un seul jour ensoleillé. De même, chaque pièce, chaque bureau, chaque chambre semble être un grenier poussiéreux partiellement plongé dans les ténèbres et faiblement éclairé par une fenêtre laissant entrer une lumière blanche et grise, trop digitale pour ne pas évoquer les néons de notre époque.
On retrouve dans ce peaufinage d’une lumière sombre et inquiétante une partie de l’exceptionnel travail que Roman Polanski avait fait pour son « Oliver Twist ». Sauf qu’il s’agissait alors de montrer les quartiers pauvres et misérables des petits voleurs à la tire du Londres populaire des années 1830, et cette humidité glauque était alors tout à fait réaliste. Mais « J’Accuse… » est un film qui se passe en France, plus d’un demi-siècle plus tard, principalement dans les sphères de la haute-bourgeoisie et de l’aristocratie militaire, où pour le coup, le mobilier et la décoration semblent avoir un siècle de retard.
En dépit de la noirceur de son thème, l’Affaire Dreyfus intervint au cœur de ce que l’on appelait « la Belle-Époque », c’est-à-dire une époque particulièrement joyeuse et colorée. C’est justement tout ce que cette époque peut avoir d’idyllique et de progressiste dans beaucoup de domaines (arts, littérature, théâtre, peinture, musique) qui génère ce conservatisme frénétique des valeurs anciennes. Parce que tout bouge, certaines choses parmi les plus traditionnelles doivent rester figées, d’autant plus quand elles parviennent à rassembler à la fois les républicains d’aujourd’hui, les bonapartistes d’hier et les monarchistes d’avant-hier. Hélas, l’antisémitisme fait partie de ces valeurs, dans lesquelles les esprits les plus conservateurs se réfugient. De ce fait, Roman Polanski fait un contresens historique, en laissant entendre que l’antisémitisme de cette époque est le produit d’un pan de l’histoire, alors qu’au contraire, c’est parce qu’il représentait déjà une valeur en passe de désuétude que l’antisémitisme s’est montré aussi virulent, aussi déterminé, dans l’Affaire Dreyfus. D’ailleurs, si ça n’avait pas été le cas, si la question de l’antisémitisme ne se posait pas déjà, il n’y aurait pas eu justement de scandale et de familles qui se déchirent autour de cette affaire.
Roman Polanski noircit donc le tableau à outrance, ce qui fait sortir le film de son réalisme historique. Et il ne lésine pas sur la collaboration des antiquaires. Si au niveau des accessoires administratifs, la reconstitution est bluffante, les sièges et les militaires sont un peu trop dans l’Etat où ils devaient être lors de la chute du Second Empire en 1870. Or, nous sommes un quart de siècle plus tard, et la République avait quand même meilleure mine au moment de l’Affaire Dreyfus, particulièrement les immeubles alloués à l’armée qui, n’en déplaise au réalisateur, étaient déjà électrifiés depuis quelques années. Et aussi étrange que cela paraisse, il y avait aussi des tapisseries sur les murs. mais il est probable que le réalisateur a disposé d’un immeuble vétuste auquel il ne pouvait pas trop toucher. Malheureusement, ces murs trop nus et trop sombres montrent surtout un immeuble du XIXème siècle avec sa vétusté d’aujourd’hui, mais pas avec l’aspect qu’il pouvait avoir en ce temps-là.
Enfin, Roman Polanski s’abandonne à des anachronismes bien compréhensibles du fait qu’il ne soit pas français. Ainsi, par exemple, la plupart des hommes se serrent volontiers la main. Erreur classique, le « shake hand » nous vient d’Amérique, et surtout des hommes d’affaire qui cherchaient à inspirer davantage confiance avec ce contact tactile, et qui ne vinrent pas en France imposer leurs manières avant les années 1920-1930.
En 1898, tous les hommes portaient un couvre-chef qu’ils ôtaient pour saluer une connaissance, tandis qu’une personne moins proche se saluait juste d’une inclinaison de la tête. Ce salut était d’ailleurs mixte, on saluait pareillement hommes et femmes. Ainsi, les salutations tactiles destinées aux femmes (la bise, mais aussi le baisemain) sont des pures inventions du XXème siècle. Et pourtant, on ne compte pas le nombre de films historiques ou de cape et d’épée où le jeune héros fait son baisemain à la jeune marquise (des anges ou autres), ce qui aurait pourtant passé pour un geste obscène avant la Première Guerre Mondiale.
Autre parti-pris visuel douteux dans « J’Accuse… » : la place considérable accordée aux cigarettes, aux cigares et à la fumée. Il est difficile de dire exactement ce que Roman Polanski a voulu dire avec cette omniprésence ostentatoire de l’action de fumer. Posture des puissants ? Nostalgie de l’époque où l’on pouvait fumer librement ? Ou volonté de rendre les scènes un peu plus étouffantes ? Sans doute un peu tout cela, mais ce qui frappe c’est que les contextes de ces séances d’enfumage semble excessifs et artificiels, et je ne jurerai pas que c’est intentionnel. La manière de tenir certaines cigarettes a parfois quelque chose qui ne rappelle rien de connu. Certes, cela fait pas loin de vingt ans que la cigarette n’est plus autorisée dans les lieux publics, mais cela ne veut pas dire qu’avant, on fumait à 3 centimètres du visage, l’un de l’autre, et on se soufflait mutuellement la fumée dans la figure. Je n’ai jamais été fumeur, donc mes souvenirs en ce domaine sont anecdotiques, mais la manière dont on fume dans « J’Accuse… » me semble très fantaisiste, pour ne pas dire fantasmée.
On est d’ailleurs tout à fait dans le fantasme lors d’une scène au début du film, où l’on voit Picquart et sa maîtresse fumer ensemble dans leur lit, Picquart ayant même un petit cendrier sur sa poitrine. Hérésie pure ! Double hérésie, même, car d’une, en 1894, les femmes ne fumaient pas, c’est un privilège exclusivement masculin, d’autant plus que le tabac n’était pas aussi subtil et aromatisé qu’aujourd’hui, il était brut, et il sentait très mauvais. Aucune femme n’avait envie d’attraper une telle haleine. Fumer était en plus une élégance sociale ou un plaisir solitaire, cela aurait semblé tout à fait incongru dans l’intimité d’un couple. Il a fallu attendre les années 1925-30 pour que les femmes se mettent au tabac, et encore l’ont-elles fait d’abord principalement par le biais du très élégant fume-cigarettes, mis à la mode dans les années 1910 par quelques dandys raffolant d’accessoires. Quant à fumer au lit, c’est encore plus récent et ça nous vient bien entendu des Etats-Unis, et principalement du cinéma des années 50. Plus question d’élégance, la cigarette partagée est ouvertement une métaphore de l’acte sexuel accompli, et très rapidement devient l’accessoire d’une attitude adolescente pseudo-blasée. Ce sera un véritable coup de jeune pour la cigarette, car avant cela la consommation de tabac, sur le vieux continent, avait plutôt l’image d’un plaisir de vieillard.
Enfin dernier anachronisme « hénaurme », l’armée française est montrée, à cette époque, comme une institution sclérosée, dont la discipline est souvent grippée, ou confiée à des vieillards cacochymes. En fait, c’est faux : au contraire, l’armée française dans les années 1890 compte en ses rangs toute une génération née dans les années 1850 à 70, qui a vécu bien jeune la chute du Second Empire, et qui n’aspire qu’à une chose : repartir contre les Allemands, prendre une revanche éclatante et récupérer les territoires d’Alsace-Lorraine confisqués en 1870 par l’Allemagne. Cette génération, c’est celle bien entendu du lieutenant colonel Picquart, d’Alfred Dreyfus lui-même mais aussi de ceux qui seront les héros de la Première Guerre Mondiale : Clémenceau, Hoche, et le futur Maréchal Pétain. Cette jeune garde peut aujourd’hui nous sembler défendre de bien vieilles valeurs, mais elle se sentait à cette époque investie d’une mission sacrée, elle savait pertinemment qu’il y aurait une revanche contre l’Allemagne, et elle priait pour en être. Une grande partie des français l’accompagnait de ses vœux. Il ne s’agissait pas du tout d’une vieille armée à moitié sénile, mais d’une armée neuve, qui se rêvait un destin tellement grand qu’elle se croyait intouchable. Et c’est précisément parce qu’elle se croyait intouchable qu’elle a condamné aussi légèrement Alfred Dreyfus.
L’image qui est donc donnée dans ce film est partiellement inexacte – je dis partiellement, car elle est bien plus proche de l’état de l’esprit de l’armée française à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.
De ce fait, la démonstration de Polanski tombe un peu dans une caricature anachronique. Les officiers dans ce film manquent de raideur et d’autorité, ils pratiquent des louvoiements de politiciens modernes craignant de perdre des électeurs. Les discours onctueux par lesquels on tente de ramener Picquart à la raison sont beaucoup trop modernes, beaucoup trop « mon cher ami ». Il s’agissait de l’armée, et même dans des entretiens non formels et sans uniformes, on donnait des ordres et on menaçait en cas de désobéissance. Certains dialogues entre Picquart et ses supérieurs hiérarchiques sont vraiment surréalistes, tant il ne pouvait y avoir de telles tractations ou intimidations entre un lieutenant-colonel et des généraux.
De là découle le deuxième gros problème de « J’Accuse… » : Ce va et vient entre réalisme et anachronisme implique une perpétuelle inégalité du jeu, renforcée par l’inégalité du casting, car s’il y a des acteurs magistraux dans ce film, d’autres font une performance affligeante.

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La plus évidente et la plus dramatique, c’est évidemment celle de Jean Dujardin, que je n’ai cependant pas envie de traîner dans la boue parce qu’il a fait un travail phénoménal. Je pense même que très peu de rôles lui ont demandé un tel travail. Et c’est d’autant plus triste de se dire que tout cela n’aura pas servi à grand chose. Comique par définition, Dujardin s’essaye depuis plusieurs années à des rôles tragiques beaucoup trop grands pour lui. Concernant celui-ci, fort éloigné de ses rôles ordinaires, on peut même dire qu’il nage dedans. Jean Dujardin est aussi crédible en officier déterminé à rendre justice que ne le serait Philippe Katerine en Terminator. Sa silhouette bonhomme ne parvient jamais totalement à acquérir la raideur militaire. Il promène, du début à la fin du film un sourcil froncé, qui résume là toute son autorité martiale. Son regard morne semble être celui d’un somnambule, ses ordres semblent naître d’un bâillement. Tout son personnage dégage quelque chose de lymphatique, d’un peu absent, qui peine à incarner durablement ses colères.  Sa performance m’évoque irrésistiblement celle qu’il avait aussi peu réussie dans « Le Bruit des Glaçons » de Bertrand Blier. Jean Dujardin est un homme sur lequel les réalisateurs se cassent souvent les dents. Il n’est pas vraiment mauvais, il fait de son mieux, mais il reste Jean Dujardin en toutes circonstances. C’est un comédien qui n’est jamais vraiment habité par son personnage, et plus ce personnage est loin du répertoire comique, plus Jean Dujardin semble se figer en marionnette mécanique, qui fait ce qu’on lui dit de faire, et qui ressemble perpétuellement à un acteur qui fait ce qu’on lui dit de faire.
Tout cela fait qu’il est difficile de ressentir fortement toute la dimension « thriller » de ce film. Dujardin n’est pas vraiment là, il occupe une place comme il le ferait dans un sketch, on ne s’inquiète pas plus pour lui qu’on le ferait pour le personnage d’un sketch. On suit vaguement une forme à l’écran, dont on est assez assuré qu’elle sera constante durant tout le film, et voilà tout.
Autre erreur de casting, mais il faut avouer qu’elle était prévisible : Emmanuelle Seigner, l’épouse de Roman Polanski. Quand on a dit d’elle qu’elle joue comme elle chante, on a un peu tout dit. Là, il se trouve qu’elle fait le rôle de la maîtresse vaporeuse de Picquart, rôle fort limité de femme abandonnée qui a toujours un peu l’air de sortir du lit juste pour vous inviter à y retourner. C’est un rôle qui demande suffisamment peu de composition, pour qu’elle s’en sorte pas trop mal, seulement elle est censée être une épouse bourgeoise avec laquelle Picquart a une relation adultère, et on ne peut résolument pas y croire, d’autant plus qu’en ce temps-là, les femmes d’un certain milieu faisaient montre de beaucoup plus de retenue en public. Emmanuelle Seigner aurait été parfaite en danseuse de cabaret un peu olé-olé, mais en épouse bourgeoise 1900, même adultère, non, vraiment ce n’est pas possible. Ceci dit, Roman Polanski filme son épouse avec une indéniable jouissance, la trouvant belle dans ses formes épanouies et dans sa libido exacerbée. On peut comprendre son émotion, mais il faut bien admettre que ses apparitions plombent un peu le film.
Enfin, on notera un jeu catastrophique, quoique assez bref de Melvil Poupaud, dans le rôle de l’avocat Fernand Labori. il ne fait que peu d’apparitions, mais on croirait qu’un clown s’est glissé sur le plateau. A-t-il seulement compris ce qu’il jouait ? Je n’en suis pas persuadé. Je doute d’avoir vu ce monsieur dans d’autres films, mais j’espère qu’il y est meilleur.
Enfin, à côté de ces fausses notes, il y a des grands et d’immenses acteurs, dont certaines vieilles figures méconnues et qui jouent comme on jouait du temps de leur jeunesse. Pour la plupart, ils forment la haie des supérieurs hiérarchiques antidreyfusards : Hervé Pierre, Wladimir Yordanoff et Didier Sandre (qui fait là une performance impressionnante). Que d’immenses talents sous exploités ! C’est là qu’on se rend compte qu’il y a de très, très grands acteurs en France, et que c’est sciemment qu’on s’en détourne.
Parmi la génération suivante, on notera la performance magistrale de Gregory Gadebois, dans le rôle difficile et ambigu du colonel Henry, traître dissimulant les preuves de l’innocence de Dreyfus. Gregory Gadebois n’est pas une figure familière du grand écran, c’est un acteur de théâtre, pensionnaire à la Comédie Française, et qui a beaucoup interprété des pièces classiques. Il est ici particulièrement impressionnant, tant il est habité par son rôle : face à Jean Dujardin, ce dernier a bien du mal à exister. C’est là qu’on voit la différence entre ceux qui ont appris le métier au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, et ceux qui l’ont appris dans une sitcom sur France 2.
Enfin, la performance de Louis Garrel en Alfred Dreyfus est particulièrement émouvante, d’autant plus que le jeune acteur a dû se livrer une incroyable transformation physique. Lui, par contre, a bien compris qu’il fallait jouer la carte d’une authentique raideur militaire. Il s’appuie réellement dessus pour cacher les émotions profondes et la détresse de son personnage. Comme l’authentique Alfred Dreyfus, Louis Garrel parvient à incarner une personnalité difficile à défendre, maladroite, gauche dans ses manières. Peut-être Louis Garrel pousse-t-il un peu trop son personnage dans des réactions à la limite de l’autisme, mais cela exprime bien le fait que, par sa personnalité introvertie, Alfred Dreyfus participait lui-même involontairement à la cabale qui s’abattait sur lui.

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Tout cela fait de « J’Accuse… » un film plutôt intéressant, mais terriblement bancal, Roman Polanski ayant préféré, à la rigueur stricte d’un compte-rendu historique, signer à la fois un film d’espionnage et un film d’auteur, dont le montage est néanmoins un peu aléatoire. On reconnaîtra néanmoins à ce film le mérite d’avoir enfin porté à l’écran l’Affaire Dreyfus, à une époque où la montée de l’antisémitisme est inquiétante, et où nous avons tous besoin d’une piqûre de rappel. Malgré un résumé tout à fait pertinent et essentiel des faits, le film échoue néanmoins à recréer le contexte historique de l’affaire, et c’est peut-être intimement lié au fait que le réalisateur, Roman Polanski, et le scénariste/romancier, Robert Harris, ne sont pas français et se sont mieux documentés sur l’affaire que sur la période de l’Histoire où elle est apparue. On peut trouver que c’est là une question de détail, mais ça a son importance, puisque la vision que donne l’auteur de l’antisémitisme est en fait assez anachronique, et reflète plus le climat de défiance et de haine des années 30, alors que les années 1890 n’étaient pas du tout une période aussi tendue, aussi exaltée, que Polanski semble vouloir le suggérer.
L’intérêt du film repose avant tout sur le grande maîtrise du cinéaste, qui parvient à signer un film rythmé, voire musclé à certains moments, autour d’une procédure judiciaire et d’une enquête qui, en dépit de leurs rebondissements, n’avaient rien de très palpitant. C’est donc un film très vivant, avec un très bon sens du suspense, montrant avant tout la difficulté d’un prestigieux officier à faire son travail, et à faire éclater une vérité qui est pourtant à l’opposé de ses convictions. Car le lieutenant-colonel Picquart n’est pas présenté ici comme un justicier irréprochable : il a une relation adultère, il est ambitieux, aussi fanatique dans son rapport à l’armée que ses opposants, puritain à l’excès et surtout il est volontiers antisémite lui-même. Mais voilà, son antisémitisme ne va pas jusqu’à admettre que l’on condamne un innocent seulement parce qu’il est Juif. Roman Polanski s’appesantit d’ailleurs volontiers sur l’amitié impossible entre les deux hommes, qui s’estiment relativement mais entre lesquels la différence de religion dresse un mur infranchissable. De même que Polanski souligne à la toute fin du film que l’opiniâtreté de Picquart à vouloir faire exploser la vérité finit par lui valoir une prompte ascension de carrière jusqu’à être nommé ministre, tandis que toute montée en grade de Dreyfus lui est refusée. Poliment, mais fermement. L’Affaire Dreyfus n’aura pas changé grand chose dans la société française, et il faudra attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et la découverte horrifiée des scènes atroces de l’Holocauste pour que l’on prenne enfin conscience de là où peut mener, poussée jusqu’à la folie, une haine collective parfaitement arbitraire.
Alfred Dreyfus, mort en 1935, a échappé à cette nouvelle avanie, et il a pu finalement monter en grade et être décoré de la Légion d’Honneur suite à son attitude héroïque durant la Première Guerre Mondiale. Il a fini par rendre l’armée française fière de lui, même si lui n’était sans doute plus très fier d’elle…

Je garderai aussi de ce film une émotion personnelle, que seuls les amoureux de la littérature pourront comprendre. C’est ce passage où Picquart descend d’un fiacre et entre dans la maison de l’éditeur Georges Charpentier, qui fut le découvreur de pratiquement tous les naturalistes : Flaubert, les frères Goncourt, Maupassant et surtout Émile Zola, jusque là obscur feuilletoniste méridional. Évoquer ces figures majestueuses, les voir évoluer dans un salon magnifique, se sentir soi-même introduit dans le salon Charpentier, avec un Émile Zola installé dans un fauteuil, je ne cache pas que cela m’a fait verser quelques larmes sans rapport direct avec la thématique du film. Rien que pour ces quelques minutes d’immersion dans le plus prestigieux monde des lettres qui ait jamais été, ça valait la peine de voir « J’Accuse… » 
Le film a cumulé près de 1 million et demi d’entrées, ce qui est considérable pour un film historique se référant à une période presque oubliée par notre société. C’est encore plus considérable quand on sait les polémiques imbéciles lancées par des féminazies, elles-mêmes instrumentalisées par une vieille actrice de seconde zone, gâteuse et antisémite, dont Le Parisien a osé publier un témoignage grotesque et brinquebalant. Il est troublant d’ailleurs de noter les similitudes entre les antisémites enragés du film et les harpies déchaînées à vouloir imposeur leur veto puritain. C’est un peu la même histoire qui continue, et la même sorte de gens qui la perpétuent. La grande nouveauté de ce siècle sera probablement d’avoir su pousser le souci de parité jusqu’à donner aux femmes ces vertus si masculines jusqu’ici que sont le goût pour la guerre, l’intolérance et la haine des autres.

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