Les Trafiquants D’Ivoire

macron1

« Le colonialisme a été une erreur profonde, une faute de la République »

Cette phrase m’a quelque peu interpellé, car si Emmanuel Macron est diplomatiquement compétent pour reconnaître l’erreur de la France dans sa politique coloniale historique, celle de la République est déjà plus discutable, puisque l’empire colonial français est surtout l’œuvre de la monarchie et des deux Napoléons (I et IIIle deuxième est mort à peine pubère en Allemagne, je le précise pour tous ceux qui se demandent pourquoi on ne parle jamais de Napoléon II).
Après vérification, les choses sont en fait bien plus complexes Je vais tenter de vous les résumer brièvement.
La Côte d’Ivoire est effectivement l’une des toutes dernières colonies incorporées à la France. Elle l’a été plus précisément en 1893, donc bel et bien sous la IIIème République. Mais ça ne veut évidemment pas dire qu’on venait juste d’arriver. On était ferment installé là-bas depuis plus de deux siècles.
En fait, le cauchemar des Ivoiriens à commencé dans les années 1440, époque dorée des  grands voyageurs à la Christophe Colomb, et le premier contact des habitants de cette région avec la brillante civilisation chrétienne s’est faite avec les spécialistes libéraux de l’import-export que l’on trouvait à l’époque, c’est-à-dire les trafiquants d’esclaves.
La Côte d’Ivoire ne s’appelait pas encore la Côte d’Ivoire. Elle n’avait pas en fait de nom connu, elle n’était qu’un regroupement de clans épars, plus ou moins hostiles et belliqueux entre eux. Le nom actuel du pays est la traduction française de l’appellation que lui donnèrent les premiers négriers portugais, « Costa do Marfim ». Il est intéressant de noter que la colonisation et l’esclavagisme pratiqués en Côte d’Ivoire n’ont pas rencontré face à eux une culture identitaire tribale solide et fédérée. Il semble que les Africains de ce temps-là vivaient en tribus  éclatées, comme les Indiens d’Amérique quand ils ont été découverts par Christophe Colomb. Cela a indéniablement facilité les choses, et permis à plusieurs générations d’Occidentaux de façonner l’identité de ce pays d’une manière totalement fusionnelle.
On aime bien aujourd’hui montrer l’esclavage comme un rapt sauvage de populations hébétées que l’on enchaînait à fonds de cale, ce qui est très esthétique et parfaitement révoltant sur le plan humain, mais en réalité, les choses se passaient très rarement ainsi. Les premiers négriers n’étaient pas fondamentalement différents des passeurs actuels de migrants. Ils s’efforçaient surtout de donner le goût du voyage, à des gens naïfs un peu dans la gêne, en leur disant qu’ils trouveraient du travail dans des pays très lointains, mais sans leur révéler que ce travail serait obligatoire et non rémunéré. Une fois dans un pays étranger dont ils ignoraient la langue, sans argent, sans moyen de rentrer chez eux, puisque ces migrants ignoraient tout du maniement d’un voilier ou d’une boussole, il n’y avait plus d’autre issue pour eux que de bosser jusqu’à la mort, simplement pour rester en vie, en pleurant une terre perdue à jamais.
Le système fonctionnait tellement bien que ces agences de voyages sans retour se multiplièrent en Côte d’Ivoire. Il est vrai que comme ceux qui étaient partis ne revenaient jamais, leurs familles et leurs proches pouvaient toujours se dire qu’ils avaient réussi leur vie sur l’autre face du monde. Cela générait des vocations et des envies. Et puis, en Afrique, même quand nous les inventâmes, il n’y eut ni services postaux ni téléphone avant tune date relativement récente. Rien de plus normal, donc, que de ne pas recevoir de nouvelles des exilés…
Ce trafic d’êtres humains fut une économie florissante en Côte d’Ivoire pendant… quatre siècles ! La France n’était d’ailleurs pas seule sur le coup, elle est même arrivée sur le tard, puisque nous avions été précédés, comme je l’ai laissé entendre, par des Portugais, ainsi que par des Hollandais, tous œuvrant dans la même branche professionnelle, et qui, pour tout dire, ne se laissèrent pas facilement éjecter du marché.
La mainmise de la France sur la Côte d’Ivoire s’exerça de manière plus appuyée dès 1843, puisque nous posâmes notre grosse patte dessus en faisant de ce pays un protectorat.
Quelle était la différence entre un protectorat et une colonie ? Et bien, en fait, pas grand chose : le fonctionnement était strictement le même, l’autorité française absolument semblable, le gouvernement local pareillement assujetti à la France. La seule différence résidait dans le fait qu’un protectorat n’absorbait pas le pays, alors qu’une colonie, elle, était considérée comme un département français d’outre-mer, exactement comme le sont encore aujourd’hui la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Mayotte et la Réunion.
Ainsi, par exemple, le Maroc fut un protectorat français, le roi y régnait mais c’est nous qui lui donnions des ordres. En dehors de cela, le Maroc était le Maroc, point final et définitif. En revanche, l’Algérie était une colonie, c’est-à-dire que c’était un département français, le département de l’Algérie, dont la surface était ajoutée à celle du territoire national. La raison en était que nous étions principalement les premiers arrivés en Algérie, et que personne ne nous a empêchés de coloniser intégralement le pays (ou plus exactement, personne qui soit en mesure de résister à quelques coups de canons bien sentis).

macron2

Toujours est-il qu’après la débâcle de la guerre franco-allemande de 1870, qui coïncida avec la chute du Second Empire, la IIIème République (qui est en fait la première qui soit véritablement républicaine et durable) a hérité d’une métropole saignée à blanc qu’il fallait reconstruire, et elle n’a donc rien eu de plus pressé que de renforcer la mainmise sur l’empire colonial, source inépuisable de richesses. Toute la Belle-Époque profita avec largesse de ces nouvelles organisations, nouveaux marchés, nouvelles implantations, dont les décors merveilleux et les produits exotiques entrèrent de plain-pied dans le quotidien et l’imaginaire de cette merveilleuse période de l’Histoire (de l’Histoire de la France Métropolitaine, bien sûr).
Évidemment, il y eut fatalement des emmerdeurs. À commencer par tous ces Républicains humanistes qui rappelèrent que l’abolition de l’esclavage était un acquis de la Ière République (celle de 1789), et qui avait été annulé par Napoléon Bonaparte, en 1815. Maintenant que le troisième du nom était six pieds sous terre, ne pouvait-on de ce fait abolir de nouveau l’esclavage, et cette fois-ci définitivement ?
Pour être franc, les gouvernements successifs se firent un peu tirer l’oreille. Sur le principe, on était d’accord, mais bon, le trafic d’esclaves était un marché juteux et plein d’avenir, et il fallait remplir à nouveau les caisses de l’État après une guerre ruineuse. On fit donc traînailler les choses jusqu’en 1885, c’est-à-dire, il y a pile poil 134 ans. Oui, vous avez bien lu, cela fait à peine moins d’un siècle et demi que l’esclavage est interdit en France…
Alors évidemment, c’était une décision très incongrue pour nos voisins saxons, on se fâcha avec plein de gens, et on perdit beaucoup de clients. Pour éviter que des pays encore esclavagistes continuent à exploiter plus ou moins officiellement les Ivoiriens, on fit de la Côte d’Ivoire une colonie française en 1893. Désormais, c’était le territoire français, ces Africains-là ne seraient plus jamais des esclaves !
Non ! Plus jamais !…
Enfin…
Disons que selon les règles nouvelles de l’Indigénat, les Ivoiriens étaient juste contraints quotidiennement à une « prestation gratuite de travail », strictement obligatoire, mais après tout, c’était bien le moindre des services à rendre à son pays – puisque la France était désormais autant le pays des esclaves que des maîtres, ce qui était indéniablement une preuve d’équité…
Oh, je devine vos sourires sarcastiques, mais il ne faut pas croire ! Le statut des Ivoiriens avait totalement changé : ça n’avait plus rien à voir avec le passé. Ils étaient désormais réduits en esclavage chez eux au lieu de l’être chez les autres ! C’est quand même plus confortable, surtout pour ceux qui souffraient du mal de mer, et au moins, ça ne brisait pas des familles…
Les choses restèrent en l’état pendant presque 70 ans. Il faut reconnaître aux Ivoiriens le mérite d’avoir été d’adorables assujettis. C’est à peine s’il y avait, tous les trois ou quatre ans, une petite poche de résistance indépendantiste qui se laissait gentiment massacrer en deux ou trois batailles sans être plus gênante que ça. Au contraire, cela empêchait nos militaires de sombrer dans l’indolence de ce climat tropical, et c’était fort bien apprécié par eux.

macron3

À la toute fin de la Seconde Guerre Mondiale, la plupart de nos colonies et protectorats, qui se demandaient pourquoi on détestait tant ce monsieur Hitler, dont la carrière militaire et colonisatrice n’était pas fondamentalement différente de celle de Napoléon, se concertèrent et nous tinrent à peu près ce langage (je résume au maximum) :
« Excusez-nous, Messieurs les Colons Français, mais nous avons cru comprendre que vous n’avez pas tellement apprécié d’être occupés pendant quatre ans par un peuple étranger. Et justement, figurez-vous que nous connaissons fort bien cette situation, et même depuis plusieurs siècles, et en fait, ça fait un petit moment qu’on voulait vous en parler… »
Cela aurait pu être une bonne occasion, en effet, mais au lendemain d’une guerre, l’unité nationale prime tout le reste, et on a fait genre qu’on n’avait rien entendu.
Les premiers à hausser le ton furent les territoires connus sous le nom d’Indochine Française, et qui rassemblaient plusieurs territoires d’Asie du Sud-Est, principalement des protectorats ainsi qu’une colonie qui était donc un département français, la Cochinchine, qui correspond à la pointe sud du Vietnam. Les deux autres tiers du Vietnam étaient eux des protectorats français et étaient connus sous le nom de l’Annam (au centre) et du Tonkin (au nord).
L’Indochine commença à nous botter le derrière dès 1946. S’ensuivit une longue guerre de 7 ans qui se termina par une défaite française historique en 1954 dans le district de Diên Biên Phu (protectorat du Tonkin). À noter pour l’anecdote que c’est de cette guerre coloniale-là dont parlent Bertrand Blier et Lino Ventura dans la fameuse scène de la cuisine du film « Les Tontons Flingueurs » (1963), en évoquant leur passé de conscrits dans le bordel militaire aux volets rouges de Biên Hòa (colonie de Cochinchine), où régnait « Lulu la Nantaise ».
Bien que le sujet soit plaisanté dans le film, le désastre de la guerre d’Indochine fut très mal vécu en France. Ce qui explique que lorsque, dans la foulée de cette défaite, l’Algérie réclama aussi avec violence son indépendance, on mit les bouchées doubles – assez inutilement d’ailleurs – pour leur faire garder le joug, et on repartit à nouveau pour une guerre sans issue qui dura cette fois-ci huit ans. Ce fut au final le Général de Gaulle qui, sentant venir un désastre encore plus grand et qui pouvait se faire attendre encore bien des années, décida d’arrêter les hostilités et d’accorder son indépendance à l’Algérie, ce que d’ailleurs beaucoup de Français ne lui pardonnèrent jamais.
Il n’est pas inutile de se rappeler qu’au moment de ces deux guerres, quasiment personne en France ne remettait en question l’idée qu’un peuple soit dépossédé de son pays, assujetti à un autre et impitoyablement écrasé quand il exigeait son indépendance. Le principe des colonies existait depuis cinq siècles. C’était alors inconcevable d’imaginer qu’on doive y renoncer, malgré ce que la folie d’Hitler avait démontré, en guise de rêves de colonisation absolue et de hiérarchisation raciale.
Nous étions en guerre contre l’Algérie durant déjà quatre ans quand un certain Félix Houphouët-Boigny, premier ministre délégué de Côte d’Ivoire, est venu très poliment demander lui aussi l’indépendance pour son pays.
Voyez l’importance des bonnes manières et de l’éducation : le Général de Gaulle n’a pas eu le cœur de la lui refuser. Il est vrai que ce dernier était déjà jusqu’au cou dans un conflit chronophage à la victoire incertaine. En mener deux de front eût été une catastrophe. Nul doute que l’astucieux Félix Houphouët-Boigny avait bien compté sur cette guerre maghrébine qui servait ses attentes, mais il eut à cœur de ne causer aucun problème et de rester dans les meilleures relations avec la France, ce qui lui ouvrit le poste de premier Président de la République de Côte d’Ivoire. Un grand homme est d’abord un grand diplomate…

Tout ceci explique pourquoi nos rapports sont si cordiaux avec la Côte d’Ivoire. Les événements ont fait que nous nous sommes quittés bons amis, et que le peuple ivoirien ne nous a quasiment jamais tenu rigueur de nos exactions coloniales. Preuve d’ailleurs de cette fierté ivoirienne de notre longue romance coloniale, la Côte d’Ivoire est un pays francophone, son nom est officiellement français (bien que la plupart des autres pays ont pour usage de le traduire dans leur langue, ce qui n’est pas le cas pour les pays aux noms authentiquement africain). Il existe également des dialectes locaux, suffisamment nombreux pour que le français demeure la seule langue compréhensible par tous.
C’est essentiellement sur le plan religieux que la Côte d’Ivoire se distingue le plus volontiers de notre héritage. L’Islam y occupe la première place, bien que la communauté chrétienne soit également très importante. Mais la Côte d’Ivoire demeure avant tout un pays industriel, et un partenaire en affaires de très longue date.
D’ailleurs, la Côte d’Ivoire garde encore aujourd’hui un équivalent de la monnaie française qui avait été implanté en 1945 : le franc CFA (acronyme de « Colonies Françaises d’Afrique », adapté depuis l’Indépendance en « Communauté Financière d’Afrique »). Ce franc CFA n’a pas gardé que le nom de notre monnaie comme souvenir : il continue encore à être alimenté par la Banque de France, malgré notre propre passage à l’euro. Comprenne qui peut !
Évidemment, le maintien de ce vieux grigri monétaire fait crisser depuis longtemps bien des dents dans nos deux pays, puisque c’est évidemment une ressource idéale pour des fonds secrets politiques ou du blanchiment d’argent. En fait, deux monnaies aussi intimement liées sont la porte ouverte à toutes les corruptions que l’on désigne familièrement du nom de « Françafrique »  et qui a généré jusqu’ici bien des anecdotes douteuses, des élections arrangées, des trafics suspects ou des évictions programmées de souverains.
De ce fait, plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont monté un projet de monnaie commune, qui s’appellera « l’éco », et dont le financement reste encore une question quelque peu obscure, suffisamment en tout cas pour que l’on ne prenne pas pour argent comptant, c’est le cas de le dire, l’indépendance absolue de cette future monnaie.
Néanmoins, par sa visite protocolaire, Emmanuel Macron est surtout venu dire qu’il adoubait ce projet, qu’il ne voyait aucun mal à ce qu’on jette à la poubelle le franc CFA, dernier reliquat d’un passé colonial douloureux. Et notre Président ne s’est pas privé de bien insister sur cette contrition, histoire de faire oublier l’étrangeté de sa présence à cet enterrement monétaire, puisqu’en théorie il s’agit d’une rupture de contrat.
En effet, même si la diplomatie internationale suscite assez souvent des protocoles absurdes, Emmanuel Macron était aujourd’hui dans la situation d’un employeur qui vient souhaiter bonne chance à son employé démissionnaire, tout en lui disant qu’il aurait fallu qu’il crée son entreprise depuis déjà bien longtemps, et que s maison mère, la République Française, a commis une grave erreur en l’empêchant durant tant de décennies de lancer son affaire.
Résumé comme ça, ça a l’air extrêmement suspect. Ne vous y trompez pas, ça l’est réellement. En vérité, la France a probablement déjà acheté des écos comme d’autres achètent des bitcoins sur Internet, et il est bien question qu’elle en tire durablement du profit. Nul doute que la Côte d’Ivoire trouve un intérêt tout à fait tangible à ce nouveau partenariat qui ne dit pas son nom.
Néanmoins, tout ce mea-culpa post-colonial, ânonné sans grande passion, et que l’actuel président de la Côte d’Ivoire écoute d’une oreille distraite et peu concernée, n’en reste pas moins très ambigu, au point où l’on peut se demander si cette ambiguïté n’est pas voulue.
En effet, reconnaître la colonisation de la Côte d’Ivoire comme une erreur de la République Française, c’est finalement n’en dénoncer que l’absorption à partir de 1893, et négliger les siècles de présence française esclavagiste et les 50 ans de protectorat fort autoritaire, instauré par Louis-Philippe et maintenu par Napoléon III.
Est-ce une façon de souligner que ce passé commun, en dépit de son caractère dominateur et colonial, est quelque chose dont les deux Présidents ne peuvent que se féliciter, puisqu’il augure d’un avenir commun hautement rentable ? Il serait prétentieux et prématuré de l’affirmer, mais c’est bien évidemment plus que probable.

macron 3

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s