Trouvailles Antiques, Novembre 2019

TC
Presque six mois depuis mon dernier tableau de chasse, c’est dire si ça ne nous rajeunit pas. J’ai presque cru que la source allait se tarir. Certes, l’été est assez souvent une morte saison pour glaner du vieux papier, et un bref séjour à Bordeaux en septembre s’est révélé bien stérile bibliophilement parlant. Bordeaux est pourtant une ville où l’on trouve plusieurs librairies spécialisées en livres anciens et pas mal de marchés de vieux papiers, mais voilà, on n’y trouve rien, ce qui s’appelle rien, ou pire encore : des auteurs catholiques, oubliés, sentencieux, chiants, ainsi que des Pagnolades méridionales à l’arrière parfum de soutane. De la littérature dépassée et invendable à Paris, mais y a-t-il seulement à Bordeaux des gens en quête d’autre chose ? Tous ces commerces n’ont pas l’air de vivre si mal, même si la règle de base d’un libraire bordelais, c’est qu’on y trouve absolument de tout sauf précisément ce qu’on cherche.
Parallèlement, mes fournisseurs parisiens de vieux papiers étaient aussi en manque de stock. Même un Pucier rachetant à la tonne des ouvrages sauvés de justesse de la déchetterie, et où je trouve régulièrement de quoi me sustenter, n’avait rien de très folichon à offrir. Alors quoi ? Aurais-je de farouches concurrents ? Il m’est permis de le penser, puisque j’ai croisé, un peu plus tôt dans le mois, un bibliophile examinant des piles de beaux livres chez le Pucier suscité. Enfin, me dis-je, voilà un passionné, un esprit littéraire, un poète dans l’âme, avec lequel je vais pouvoir discuter symbolisme, réalisme, naturalisme… Mais bon, pour être franc, il n’avait pas tellement la tête à lire des livres anciens, il avait bien plus la tête à les vendre : le genre de physique qu’on voit dans ces émissions américaines de brocante, où des rednecks obèses à cous de taureaux se font des sensations d’as du tapis vert en spéculant sur le contenu de boxes ou de garages abandonnés, tout en essayant d’accrocher une paire de couilles velues à chacun de leurs mots. Oui, il m’évoquait ce genre de bonhommes, mon concurrent, dont je regardais négligemment la pile amassée devant lui. C’est alors que me considérant d’un regard peu amène, il s’adressa à moi en me démontrant qu’il regardait bien ce genre d’émissions et maîtrisait parfaitement ce vocabulaire made in USA.
« Dis donc, toi ! », me dit-il, « C’est pas la première fois que je te croise ici. Faut que tu saches que les livres anciens, ils me sont exclusivement réservés. Tu prendras jamais que ce que je veux bien te laisser. Tu piges ? »
« C’est vrai, ça ? », lui dis-je avec le genre de grand sourire candide qu’affichait Jean-Paul Belmondo dans sa période virile, quand il se préparait à castagner un voyou (Il ne faut pas croire, moi aussi je connais les dialogues des mauvais films d’action).
Puis, j’ajoutai :
« Tu dois être une sacrée grosse cochonne, alors, pour jouir d’un tel privilège ! »
Le mec en est resté scié, bloqué, médusé, ce qui fait que j’ai pu prendre, sur le haut de sa pile, le bouquin de George Sand que je lorgnais, avant de me diriger avec assurance vers le vendeur, qui me l’encaissa bien entendu.
Répartie facile, mais efficace : c’était assez évident que le type n’allait pas déclencher une bagarre entre deux étals de bouquins, ni lâcher sa précieuse pile d’incunables pour en venir aux mains. Qui plus est, il y a une règle de base qu’il faut connaître : c’est qu’aux Etats-Unis, un quadra bedonnant qui fait du trafic d’objets, c’est une brute, alors qu’en France, un quadra bedonnant qui fait du trafic d’objets, c’est juste un quadra bedonnant. On n’a pas ici la rage du commerce. La France, c’est le pays de la brocante, de la farfouille, de la débrouille, et tout s’y fait avec une ruse sournoise de chasseur à l’affût. Je sais de quoi je parle, je suis moi-même un quadra bedonnant qui fait du trafic d’objets.
Il n’empêche, aussi investi soit-il dans le survivalisme social, l’homme de lettres ici bas se sent bien seul avec sa passion des livres. Heureusement que vous êtes là ! Sans cela, je crois que je ne serais déjà plus sur Internet…
Voici donc les curiosités que j’ai glanées ce mois-ci, essentiellement dans des ventes paroissiales et aux Puces de Clignancourt. Disons-le d’entrée de jeu, l’ambiance est ouvertement coloniale, ça concerne presque la moitié du panel, mais je n’ai pas fait exprès. D’habitude, on trouve très peu ces livres-là, mais ce mois-ci, il y en avait plein dans des endroits pourtant très différents. Pour chacun d’entre eux, et afin de dissiper tout malentendu, j’ai tenu à expliquer ce qui avait motivé mon choix

1) LOUIS NOIR – « Romans Divers » (?)
(Reliure artisanale non datée, mais probablement des années 1890-1900)

TC1
On commence avec l’ouvrage le plus rare que j’ai déniché, tellement rare qu’il n’existe qu’à un seul exemplaire. Il s’agit en fait non pas de romans, mais de longues nouvelles issues de fascicules hebdomadaires publiés par Fayard et vendus pour quelques sous principalement dans les gares, pour faire patienter les voyageurs. Chaque récit fait exactement 32 pages, et est écrit en caractères d’imprimerie minuscules. Certains sont des récits isolés, mais la plupart appartiennent à une sorte de cycle thématique, bien que rien de tout cela n’a fait l’objet de publications postérieures en recueils.
Un amateur a donc réuni une vingtaine ou une trentaine de ses fascicules préférés et les a fait relier ensemble en un colossal volume de 500 ou 600 pages. Et c’est de cet ouvrage que je viens d’hériter.
Tous les récits ne sont pas forcément accompagnés du nom de leur auteur, mais la plupart sont signés par Louis Noir, frère du célèbre journaliste Victor Noir assassiné par un prince napoléonien sous le Second Empire. Louis Noir fut un feuilletoniste graphomane spécialisé dans les aventures exotiques et coloniales, où il est question de mater les sauvages à coups de triques. De ce fait, c’est à la fois un écrivain honni, représentant à lui seul toutes les avanies de la France coloniale, et en même temps, un nom incontournable du roman-feuilleton français, d’une incroyable productivité (plus de 300 romans et nouvelles écrits entre 1871 et 1901), et d’une efficacité narrative parait-il impressionnante, au point même qu’on défend son souvenir sur le site de la BNF, malgré tout ce que sa lecture peut avoir « d’irritant pour un lecteur moderne » [sic].
Condamné par ses thématiques à ne plus être réédité, Louis Noir parvient, malgré les tirages impressionnants de son oeuvre, à être l’un des auteurs français les plus recherchés et les plus cotés. Ses romans publiés par Fayard, et vendus une misère en leur temps, ne se trouvent pas à moins de 50€ la pièce.
Pourtant, si Louis Noir a beaucoup écrit sur l’Afrique et l’Inde, il a aussi rédigé des tas de romans d’aventures relevant d’autres styles : romans de piraterie, westerns, aventures au Pôle-Nord, romans de cape et d’épée, etc… Ce recueil rassemble aussi des récits sur les trappeurs de l’Alaska.
Quelques nouvelles d’autres auteurs, également dans un esprit colonial, ont été ajoutées aux oeuvres de Louis Noir, dont un récit asiatique, « Fleur-de-Thé » signé par Mario Donal, pseudonyme masculin d’un très prolifique auteur féminin, ainsi que les « Souvenirs d’un Marsouin de Toulon à Saigon » signé J. Simon, qui m’a l’air très prometteur.  Bref, excellente acquisition !

2) ANATOLE FRANCE – « Les Opinions de M. Jérôme Coignard » (1893)
(Edition reliée de 1925)

TC2
Nous quittons (temporairement) les bas-fonds littéraires pour en revenir (brièvement) à ce que la littérature française peut avoir de plus recommandable : Anatole France, écrivain immensément célèbre de la Belle-Epoque, esprit aimable, philosophe du coin du feu, digne représentant d’une certaine bonhomie intellectuelle pleine de bons sentiments, qui néanmoins, le fait aujourd’hui passer pour un auteur médiocre et détestable, ce qui est très exagéré mais pas totalement dénué de fondement.
Anatole France était son vrai nom, et comme s’il eût senti que porter un tel patronyme exigeait une très haute moralité, il s’y est tenu. Mais l’idée qu’il se faisait de la moralité n’était au demeurant pas mauvaise, ni guindée, ni rigide. Catholique de gauche, Anatole France croyait en l’amour de son prochain bien plus que dans aucun livre saint. Pour lui, la bonté de Dieu est un instinct qu’il faut éveiller en soi-même, et on est ainsi bien plus un chrétien exemplaire qu’en étant assidu à la messe ou obsédé par la pureté des mœurs. Lui-même avait d’ailleurs un compte à régler avec les grenouilles de bénitier. Anatole France était très laid. Sa renommée d’hommes de lettres lui valût de se marier, sa réussite et sa célébrité lui permirent de divorcer et de vivre par la suite un certain nombre de relations charnelles avec des femmes célèbres pour leurs mœurs légères. Ce goût trop prononcé pour les femmes le fit détester de la plupart de ses lecteurs catholiques. Il n’en fut que plus à l’aise pour défendre la nécessité de l’infidélité, ou prendre des prises de position plus ouvertement républicaines.
Anatole France était très inspiré par la philosophie humaniste de Victor Hugo, il en devint sur bien des plans le continuateur, jusqu’à arborer vers la fin de sa vie la même barbe en friche que son modèle. Mais Anatole France n’avait pas le goût des grandes sagas historiques : son oeuvre littéraire est plus modeste. Ce sont pour la plupart des romans de mœurs, parfois nimbés de fantastique ou de féerie, et teintés de questionnements philosophiques hélas trop basiques, mais qui lui confèrent une certaine originalité. Certains de ses livres sont d’ailleurs assez inclassables, comme « Le Livre De Mon Ami », récit de souvenirs qui tourne vite à la quête métaphysique, ou « Le Jardin D’Epicure », recueil de réflexions et de pensées philosophiques qui hélas sont d’un simplisme assez affligeant. On a parfois l’impression de lire les prémisses des ouvrages actuels de new-age ou de personal coaching.
L’oeuvre du maître est de ce fait difficile à appréhender : ses romans sont de qualité inégale, même si l’écrivain étant fluide, soigné et appliqué, il est rare que l’on ne se fasse pas happer en ouvrant un de ses livres. Mais on est assez régulièrement déçu quand on le referme. L’optimisme humaniste dont il ne se dépare jamais, et auquel il ramène finalement toutes ses problématiques, n’a plus guère de pertinence aujourd’hui, et aurait même tendance à agacer.
« Les Opinions de M. Jérôme Coignard » fait partie des récits un peu caustiques d’Anatole France (le roman est dédié à Octave Mirbeau), et narre le quotidien d’un abbé de campagne, qui sympathise avec tous ses paroissiens, mais professe une vision quelque peu épicurienne du message biblique. Il invite chacun d’entre eux à ne pas se mortifier et à aimer grandement la vie, dont Dieu nous a fait cadeau. Evidemment, ces sermons-là finissent par lui faire avoir de sérieux ennuis avec son évêché…
C’est typiquement un roman d’Anatole France, avec un personnage d’érudit sensible malmené par des chrétiens intégristes et rigides. Progressiste, certes, mais d’un progrès qui appartient désormais au passé…

3) GEORGE SAND – « Mont-Revêche » (1852)
(Edition reliée de 1936)

TC3
Un autre écrivain qu’on ne présente plus, et qui compte parmi les plus anciens et les plus prestigieux auteurs féminins de la littérature française. Amantine Aurore Dupin, connue sous le nom de George Sand est, depuis bientôt deux siècles, un monument national, et il faut admettre que ça n’est pas usurpé. Pourtant, à l’image de tous ceux qui ont trop longtemps décrit le monde rural, George Sand n’est plus tellement lue. Même ses romans enfantins comme « La Mare Au Diable », « François Le Champi » et « La Petite Fadette », qui firent les délices de plusieurs dizaines de générations avec leur vision idéalisée de la paysannerie du Berry, donneraient la migraine aujourd’hui à nos chères têtes blondes perturbées des glandes endocriniennes.
Car George Sand, c’est avant tout une écriture, un style extraordinairement ouvragé, précis, narratif, donnant dans un humanisme qui se fait une très haute idée de l’humanité. Féministe engagée, mais croqueuse d’hommes à la limite de la nymphomanie, George Sand a laissé une oeuvre incroyablement abondante et paradoxale, qui marqua considérablement la Restauration et la Monarchie de Juillet : pas moins de 70 romans et près de 150 nouvelles en 43 ans de carrière.
De cette oeuvre colossale, bien peu sont encore d’une lecture aisée. George Sand était un auteur contextuel, parlant des enjeux et des problématiques de son époque. On ne l’aborde plus aujourd’hui sans de solides connaissances historiques du XIXème siècle, car peu soucieuse de sa postérité, George Sand écrivait surtout des romans courts, très concentrés sur le récit et l’étude psychologique des personnages, fertiles en dialogues, et peu soucieux de resituer le contexte historique pour les générations futures.
« Mont-Revêche » se déroule en Mayenne, dans la ville de Saulges, au cœur d’un petit manoir où vivent là trois sœurs qui viennent d’atteindre l’âge du mariage, et reçoivent régulièrement de jeunes châtelains locaux. Eveil des sentiments amoureux chez des jeunes gens de bonnes famille, rivalités entre les sœurs, inimitiés entre les soupirants, bref, tout est mis en scène illustrer de manière très romancée ce que vivait précisément George Sand avec ses propres filles à marier. Ecrit par quelqu’un d’autre, ça ne serait sans doute guère très intéressant, mais George Sand a une plume délicieuse qui donne du cachet à ses romans les plus désuets. Celui-ci n’est d’ailleurs pas courant, il est même étonnant qu’il ait été réédité si tard.
A noter que la mention « Préface de Ville » au-dessous du titre signifie juste qu’il ya une préface signée par quelqu’un qui s’appelle Ville.

4) PIERRE SALES – « Marthe et Marie » (1893)
(Edition originale)

TC4
Pierre de Sales, dit Pierre Sales, fit partie de ces aristocrates totalement convertis au roman populaire, et qui menèrent à la Belle-Epoque une impressionnante carrière de feuilletonistes. Ses origines gasconnes et la truculence de son caractère furent sans doute incompatibles avec la vie mondaine des salons, mais plus probablement, il appartenait à cette aristocratie des campagnes qui ne fut pas exagérément dépossédée de ses biens, étant donnés que ceux-ci étaient difficilement accessibles. Pierre Sales était né en 1856 à Trie-sur-Baïse, à quelques kilomètres au nord-est de Tarbes. Sans doute sa famille y possédait-elle un manoir.
Il monta sur Paris et débuta sa carrière littéraire dans les années 1880, avec des romans qui étaient plus volontiers des peintures de mœurs du milieu aristocratique dont il était issu : intrigues amoureuses, intrigues de famille, intrigues d’argent, dans le plus pur style de Georges Ohnet, grand spécialiste de ce genre-là.
La particularité de Pierre Sales était de conserver les mêmes personnages d’un roman à un autre, même si l’intrigue était différente. Il fit ainsi, durant les années 1890, un très long cycle, auquel ce roman appartient, intitulé « Aventures Parisiennes », et narrant l’initiation amoureuse de quelques jeunes gens qui n’envisageaient le mariage qu’après de nombreux calculs financiers.
Au tournant du XXème siècle, Pierre Sales changea totalement de style, en intégrant les éditions Fayard, dans la même collection que Louis Noir, dont j’ai parlé plus haut. Pierre Sales signa là des récits d’aventure exotique, des récits policiers ou fantastiques qui représentent le meilleur de son oeuvre, et atteignent des cotations impressionnantes.
« Marthe et Marie » date plutôt de la première période, mais très sincèrement, pour ce que j’en ai feuilleté, ça m’a l’air assez savoureux.
Pierre Sales est un auteur généreux (son livre fait 425 pages, c’est assez énorme pour un roman de mœurs), mais aussi un conteur qui ne ménage pas ses effets de manches : portes qui claquent, cris hystériques, méchants vraiment très méchants qui poussent des rires sardoniques, mais pleurent en secret parce que la belle héroïne ne les aime pas,  jeunes pucelles demandant à leurs mères de les frapper parce qu’elles se sont promenées sur la plage en tenant un jeune homme par la main, etc…
Tout cela fait partie, si je puis dire, du bestiaire de Georges Ohnet, mais celui-ci était un conteur mesuré. Pierre Sales, lui, était clairement branché sur du 220 volts : beaucoup de dialogues en ping-pong, de rebondissements hallucinés et hystériques qui s’enchaînent sans temps mort et se télescopent sans le moindre souci de réalisme. Bref, c’est kitsch, « hénaurme », taillé sur mesure pour une audience féminine borderline, et évidemment tout à fait comique un siècle plus tard.
J’avoue que je me suis retenu in extremis d’y plonger séance tenante, tant c’est le genre de gouffre littéraire par lequel on a bien envie de se faire avaler. Je pense que je ne tarderai pas trop à le lire.

5) MARC ELDER – « La Belle Eugénie » (1928)
(Edition originale)

TC5
Marc Elder était le nom de plume du nantais Marcel Tendron, critique littéraire, historien d’art et conservateur du château des ducs de Bretagne à Nantes. C’est un auteur bretonnant encore abondamment réédité. Il obtint le prix Goncourt en 1913 avec « Le Peuple de la Mer », son premier roman, évoquant la vie morne des pêcheurs de Noirmoutier, grillant la politesse à « Du Côté de chez Swann » de Marcel Proust.
Par la suite, Marc Elder signa une quinzaine d’autres ouvrages de la même eau (salée). Elder n’est pas un rigolo, il incarne de sa Bretagne le caractère grisâtre et désolé, s’intéresse à la vie des gens pas très intéressants (mais 100% bretons) et il écrit assez bien, avec une touchante application, sans donner pour autant dans un régionalisme élitiste et obtus.
« La Belle Eugénie » n’est pas une bonne bretonne, c’est tout bonnement le nom d’un navire, plus précisément d’un bateau négrier (un commerce comme un autre, dans les années 1760 durant lesquelles se déroule ce roman) et c’est l’histoire de ce navire, de ceux qui le mènent, des familles qui les attendent au port, que raconte ce court roman.
Evidemment, c’est bien un peu raciste et colonial, tout ça, hein ? Mais en Bretagne, on a  l’habitude. 🙂

6) PIERRE LOTI – « Aziyadé » (1879)
(Edition de 1897)

TC6
Pas une découverte pour moi, bien au contraire, mais une vieille lecture de jeunesse à laquelle je reviens. Encore de la littérature coloniale, certes, mais suffisamment hypocrite pour faire illusion, et suffisamment mal écrite pour donner une impression de modernité. Pierre Loti est un cas à part, un auteur qui avait du génie tout en étant dépourvu de talent. Petit militaire transfiguré par ses voyages à travers le monde, petit bonhomme insignifiant retourné par les passions féminines (ou autres, car il était dans sa vraie vie totalement bisexuel, ce qu’il cache dans ses romans), rencontrées dans des endroits où l’on avait peu l’habitude de voir des jeunes garçons en uniformes.
Pierre Loti n’a pas écrit quarante romans, il n’en a écrit qu’un seul qu’il a décliné quarante fois. Chacun de ses romans se passe dans un pays différent, où l’auteur-narrateur vit une passion intense avec une jeune beauté locale, qui se meurt d’amour pour lui, au propre comme au figuré, et on sent bien qu’il apprécie grandement que cette jeune femme meure de chagrin après son départ – car Pierre Loti se donne volontiers à ces créatures exotiques mais n’envisage jamais de faire sa vie avec elles, sans d’ailleurs le moins du monde justifier cette évidence. Ce narcissisme pervers et malsain rend l’écrivain particulièrement haïssable, même s’il faut tenir compte de la mentalité de son époque. Vers la fin de sa vie, son racisme et son antisémitisme se sont montrés plus volontiers sous leur vrai visage, et ses dernières oeuvres sont pudiquement oubliées.
Alors quelle sont les qualités de ce détestable personnage ? D’abord, comme je l’ai dit, il a un véritable génie littéraire, qui s’exprime avec justesse malgré un style très simple et factuel. Ses romans, prétendument autobiographiques, forment les prémisses de ce que l’on appelle aujourd’hui l’autofiction. Ses romans ont une structure relativement souple, les faits y sont racontés comme des impressions, des bribes de souvenir, d’une manière qui semble assez spontanée. Les intrigues sont simples, tout est sacrifié à l’ambiance, elle-même exprimée à travers l’atmosphère d’un pays et d’une culture, et d’une authentique curiosité pour les modes de vies, les croyances, les coutumes, qui apparaissent presque comme des prolongements de la jeune femme amoureuse dont parle Loti. Tout respire une pureté d’âme et une sincérité de cœur dont Loti sait avec génie brosser une peinture aux allures de carte postale.
Bien que Pierre Loti demeure célèbre auprès du grand public pour son roman, « Pécheur d’Islande », qui contrairement à ce que suggère le titre, ne se passe pas en Islande mais en Bretagne, l’essentiel de l’oeuvre de Pierre Loti est strictement exotique, plus particulièrement concentrée sur l’empire Ottoman.
« Aziyadé » est le premier roman sorti sous le nom de Pierre Loti (en fait celui d’un personnage de son premier livre, « Le Mariage de Loti » publié sept ans plus tôt à compte d’auteur sous son véritable nom : Julien Viaud.
« Aziyadé » raconte sa passion vécue à Salonique avec une jeune esclave circassienne du nom d’Aziyadé (la Circassie est un pays disparu qui couvrait la région sud-ouest de la Russie bordant la Mer Noire), et gardée dans le harem d’un vieux Turc. Roman fondateur de l’orientalisme de la fin du XIXème siècle, « Aziyadé » est un roman dont l’importance tient à son portrait délicat de la ville idéale de Salonique, ville majestueuse mi-grecque, mi-turque, totalement rasée en 1917. Salonique (ou Thessalonique) représente l’âge d’or du colonialisme oriental le plus luxueux et le plus décadent. « Aziyadé » en est donc un merveilleux témoignage, qui bénéficia d’un regain d’intérêt après la destruction de la ville.
Je l’ai lu, ainsi que bien d’autres romans de Pierre Loti, dans son édition de poche Folio, à la fin des années 90, cela m’a évidemment beaucoup marqué, même si une indiscrétion des frères Goncourt dans leur célèbre journal intime m’a révélé que l’Aziyadé de Loti aurait été en réalité un jeune garçon. L’air de rien, pour quelqu’un qui a beaucoup rêvé sur ce roman, ça casse quelque chose.
Néanmoins, l’oeuvre de Pierre Loti n’est que pur fantasme, et il faut l’apprécier comme telle. Relire ce roman en pleine maturité ne me déplaît pas, et en plus dans une superbe et ancienne édition reliée, c’est un regain de plaisir. On trouve curieusement assez peu d’éditions reliées de Pierre Loti, non qu’il y en ait eu peu, mais plutôt parce que, comme cet auteur n’est jamais vraiment passé de mode, et que sa lecture est aisée, bien des familles conservent encore l’exemplaire du grand-père ou de l’arrière-grand-père. Je suis donc assez content d’avoir trouvé cette édition, d’autant plus que j’avais déjà acheté « Le Mariage de Loti » il y a quelques mois en édition reliée (chronique à venir sur Mortefontaine).

7) LAURENT TAILHADE – « Le Jardin Des Rêves » (1880)
(Edition originale dédicacée)

TC7

C’est le gros collector du mois, encore qu’il faille des connaissances pointues pour savoir qui était Laurent Tailhade. Poète et militant anarchiste, libertaire et libertin, lui aussi volontiers bisexuel, voire partouzeur, Tailhade fut une personnalité rayonnante et sulfureuse de la Belle-Époque, il est étonnant même qu’un tel personnage ait pu si longtemps s’exprimer, et n’être assassiné par personne.
Tailhade a essentiellement signé des pamphlets anarchistes d’une telle truculence qu’ils sont encore aujourd’hui régulièrement réédités. Il est célèbre également, alors qu’il était en vacances dans un hôtel de la célèbre ville bretonne de Camaret, pour avoir jeté le contenu de son vase de nuit sur la procession du 15 août qui passait sous sa fenêtre. Il ne dut sa survie qu’à l’intervention expresse des gendarmes, qui l’exfiltrèrent de son hôtel, en bas duquel la foule processionnaire voulait le lyncher.
Cependant, cet esprit libertaire, violent et anticonformiste entra en littérature en tant que poète, quelques années après la mort de Théophile Gautier et dans un style très largement inspiré de ce dernier.
Cette forme de poésie est jugée aujourd’hui très désuète, même si sa lecture n’en est pas forcément déplaisante. Néanmoins, Tailhade fut plutôt bien accueilli à ses débuts, et eût l’occasion de signer des autographes, notamment à une personne apparemment du monde des lettres ou des arts, puisque l’auteur lui exprime sa « sympathique admiration ». Hélas, cette admiration ne fut pas – ou pas longtemps – réciproque, car avant de se débarrasser de ce volume, ce premier lecteur gratta sauvagement son propre nom sur le papier, dont on ne distingue plus que la première lettre (F). Il faut dire que Laurent Tailhade était alors présenté par Théodore de Banville, son préfacier, en poète adorateur de la femme, épris des symboles clinquants de l’Antiquité Grecque. Son évolution tardive en dreyfusard anticlérical, baiseur et anarchiste a dû choquer beaucoup de ses premiers lecteurs…
Ce livre a aussi un contexte particulier, sans rapport direct avec ce qui précède. Je l’ai trouvé dans une vente paroissiale où je vais chaque année, et qui a comme particularité de ne jamais rien vendre d’intéressant, sauf un livre.
Je m’explique : le coin librairie y est assez minuscule, de la taille d’une petite salle de bains, il y a principalement des livres de poche assez récents, et une seule petite étagère – ou plutôt une demi-étagère – où sont posés chaque année quatre ou cinq livres anciens. Et chaque année, trois ou quatre de ces volumes n’ont aucun intérêt, et le quatrième ou cinquième est une rareté absolue. Il y a deux ans, lors de ma première visite, je tombais ainsi sur « Rapa-Nui » d’André Armandy, roman introuvable que j’ai chroniqué sur Mortefontaine, et qui reste une de mes lectures les plus intenses.
L’année dernière, j’ai trouvé dans les mêmes circonstances le deuxième tome d’un roman-feuilleton très rare (mais que je n’ai pas encore pu lire, vu que je n’ai pas déniché le premier tome). Cette année, le collector était ce volume de Laurent Tailhade. Ça ne parait pas très rationnel, dit comme cela, mais il n’empêche que cela s’est vérifié trois années de suite. Peut-être que l’année prochaine, je ne trouverai rien, ou bien je trouverai plusieurs livres, mais c’est quand même troublant que trois années de suite, les choses se soient passées ainsi. Et du coup, chaque année, j’y retourne en me disant : « Il n’y a pas grand chose, mais l’an dernier, j’avais quand même trouvé ce truc-là, il vaut mieux y passer, on ne sait jamais… »

8) AUGUSTE GERMAIN – « Bichette » (1892)
(Edition originale)

TC8
Très sympathique découverte, que cet auteur fort prolifique, si terriblement  de son temps. Auguste Germain fut à la fois un romancier populaire et un célèbre auteur de pièces à succès, pour la plupart assez humoristiques. Il fut l’un des modestes artisans de l’insouciance de la Belle-Époque, quand le théâtre était le principal divertissement de la bourgeoisie des grandes villes, et qu’on allait voir des pièces plusieurs fois par semaine. Une telle fréquentation nécessitait des oeuvres nombreuses, et certains auteurs misaient sur le pur divertissement, la farce, la comédie.
Ce théâtre, bien oublié aujourd’hui, fut à la base de ce qui devint le théâtre de boulevard (nommé ainsi parce que la plupart des théâtres comiques se trouvaient sur les Grands Boulevards de Paris). Mais autant le théâtre de boulevard est un genre terriblement limité, aux ressorts comiques codés et immuables, autant le théâtre comique du XIXème siècle était bien plus original et créatif, en partie parce que le succès phénoménal des théâtres parisiens permettait de disposer de gros moyens : scènes modulables ou tournantes, décors nombreux et variés, dressing de costumes de tous styles et de toutes tailles.
L’invention du cinéma a progressivement appauvri le milieu du théâtre jusqu’au désastre de ces dernières décennies. C’est une des raisons pour lesquelles on joue encore très peu de théâtre classique : cela coûte une fortune en décors et en costumes, d’autant plus qu’à part la Comédie Française, la plupart des théâtres n’ont même plus les moyens de stocker des décors ou des costumes. Ces derniers sont généralement loués à des fabricants, et loués très cher, avec le risque inévitable de les abîmer en cours de représentation et de devoir les rembourser. C’est à cause de ces limites financières qu’est née dans les années 80 cette mode hypocrite de la « transposition » : on prend une pièce classique, et on la met en scène dans des costumes modernes, ou dans un décor dépouillé seulement éclairé par trois néons. Evidemment, on vous fait croire que c’est là une manière de démontrer l’intemporalité de la pièce ou le caractère essentiel des personnages, mais toutes ces pauvres excuses sont des cache-misères. Des vêtements actuels achetés en braderie et des tubes au néon, ça ne coûte rien ou presque. Par contre, des décors, des costumes et du mobilier du  XIXème siècle, là, ça douille sec. Notez que quand la mise en scène est au rabais, on ne vous en fait pas moins payer l’entrée au prix fort…
Mais il est dommage que les théâtres ne fassent pas le calcul inverse, car miser sur les costumes et le décor pourrait attirer un public qui fréquente peu les théâtres : étudiants ou professeurs en histoire, fanas de steampunk ou de cosplay, par exemple, des gens plus sensibles au spectacle vivant qu’au texte. De même, le récent développement de la 3D virtuelle pourrait ouvrir une nouvelle dimension au théâtre classique, via une expérience virtuelle, enregistrée, où le spectateur pourrait faire ce qu’il ne peut pas faire au théâtre : zoomer, changer d’angle de vue, se déplacer d’un côté ou de l’autre de la scène. Ajoutons aussi la possibilité de réaliser en 3D des décors grandioses, comme on en voit dans certains jeux vidéos, qu’il serait trop coûteux de fabriquer réellement. Enfin, tout est déjà écrit : on n’imagine pas le nombre de pièces tombées dans l’oubli, qui ne demande qu’à être exhumées et adaptées.
Mais bon, c’est là une idée qui nous éloigne d’Auguste Germain, bien que j’adorerais voir les pièces d’Auguste Germain, d’une manière ou d’une autre.
Je ne peux pas les voir, mais tout du moins, je peux lire ses romans, car il en a écrit presque autant que de pièces, et en véritable homme de théâtre, Auguste Germain a surtout raconté des histoires… de théâtre. Ainsi, cette Bichette, jeune fille de 16 ans issue d’un milieu bourgeois, est désireuse d’embrasser la profession de comédienne, pour des raisons assez peu littéraires : devenir célèbre, être adulée par la foule, tomber tous les jeunes premiers, se faire épouser par un milliardaire. Ce roman raconte donc les différentes étapes de son parcours initiatique, narrées par elle-même avec une amusante candeur qui laisse perler l’ironie féroce que l’auteur éprouve face à un milieu dont il connait bien les coulisses.
Rien qu’en le feuilletant, ça donne déjà envie de s’y plonger, et c’est probablement aussi, par-delà la caricature, un témoignage précieux sur le théâtre de la Belle-Époque. Excellente acquisition, donc…

9) THOMAS MAYNE-REID / JULES GIRARDIN – « La Chasse Au Leviathan » (1882)
(Deuxième édition de 1887)

TC9
Une sommité du récit d’aventures exotiques au XIXème siècle ! Beaucoup de romans, dont l’un qui servit de base au film « King-Kong », mais aussi de fabuleux récits de voyages, car Thomas Mayne-Reid fut un infatigable voyageur qui passa plus de temps sur l’eau que sur la terre ferme.
Né en Irlande du Nord, ce fils de pasteur décida à 22 ans de fuir la vocation paternelle en s’expatriant sur le Nouveau-Continent. Après bien des petits boulots, qui l’emmenèrent en différents lieux du monde, il se consacra à l’écriture entre 1850 et 1870. Durant cette période, le succès quasi-immédiat de ses livres fit qu’il put voyager grâce aux avances de son éditeur américain, chacune lui permettant de se rendre au point du globe qui servirait de décor à son roman suivant. Tous ses manuscrits étaient envoyés à l’éditeur par courrier, tandis que lui-même partait déjà pour sa future destination.
Conquis par l’immensité du continent américain, il lui consacra tout de même la majeure partie de son oeuvre : westerns, histoires de trappeurs, de chercheurs d’or, autant de fantaisies d’un autre siècle qui connurent un succès mondial et participèrent à la légende du rêve américain, au point que le président Théodore Roosevelt déclara publiquement que Mayne-Reid était son écrivain préféré.
Encore de la littérature coloniale, me direz-vous ? Hélas oui, mais de la bonne ! Car Thomas Mayne-Reid était un humaniste d’une droiture exceptionnelle, viscéralement opposé à toute forme de racisme et de domination. Il parle peu du colonialisme, car il ne s’intéresse qu’aux populations colonisées, aux vrais gens de tous les coins du monde. Paradoxalement, ce souci d’objectivité, de neutralité, ce refus de dresser des prétendus « sauvages » un portrait « animalisé » lui valut longtemps la réputation aberrante d’être un farfelu ou un mythomane. En réalité, Mayne-Reid était une sorte d’ethnologue autodidacte, soucieux de réalisme et d’érudition quant à sa manière d’aborder les cultures premières, désireux d’éviter tout sensationnalisme feuilletoniste. De ce fait, ses livres sont beaucoup moins drôles que ceux de Louis Noir, mais ils relèvent bien plus du document.
En 1870, physiquement affaibli par une vieille blessure de guerre, Mayne-Reid, désormais quinquagénaire, décida d’arrêter de voyager et n’écrivit plus que d’après ses souvenirs. Sans doute par souci de son avenir, il épousa la fille de son éditeur, mais celle-ci ne souhaitait pas rester vivre aux États-Unis, où Mayne-Reid se sentait pourtant chez lui, s’il a jamais pu dire cela d’un pays en particulier. Son épouse fit le siège de son mari jusqu’à ce qu’il accepte de déménager en Irlande du Nord avec elle. Une fois revenu sur sa terre natale, il y dépérit lentement, sombrant dans la dépression puis l’alcoolisme. Il mourut précocement en 1885.
Thomas Mayne-Reid a laissé derrière lui 44 romans et récits, qui se sont vendus à des millions d’exemplaires à travers le monde. Y compris en France, où mystérieusement, ces 44 romans sont devenus 170 traductions différentes.
Pour comprendre cette multiplication, il faut se remettre dans la mentalité française du XIXème siècle. La France est le pays de la littérature, et celle-ci atteint en ce siècle son âge d’or. On a donc une considération très moyenne pour la littérature étrangère, même si on lui reconnaît volontiers de bonnes idées et des décors exotiques; mais ces gens-là ne savent pas raconter une histoire, pensez donc…
Aussi, sans que cela pose le moindre problème à cette époque où les droits d’auteur n’existaient pas, le traducteur s’estimait tout à fait libre de modifier, voire de réécrire totalement, tout ce qui ne lui plaisait pas dans le manuscrit originel. Ca n’était jamais qu’un roman américain, après tout, n’est-ce pas ?
De ce fait, la plupart des traductions françaises de Mayne-Reid n’ont qu’un très lointain rapport avec les livres dont ils sont issus. C’est vraisemblablement le cas pour cette « Chasse Au Léviathan », qui doit certainement beaucoup à l’imagination personnelle de Jules Girardin, auteur de livres pour la jeunesse déjà renommé pour une traduction tout à fait fantasque des « Aventures du Baron de Munchausen », et qui ne se cache pas en page de titre d’avoir moins traduit cet ouvrage que de l’avoir « imité de l’anglais ».
Un roman donc sans doute très peu fidèle au roman américain de cet auteur irlandais, mais qui n’en a pas moins d’authentiques… tâches de rousseur.

10) HENRI HERTZ – « Enlèvement Sans Amant » (1929)

TC10
Son patronyme ressemble à celui du découvreur des ondes hertziennes, et ce n’est pas un hasard, même si les deux hommes n’étaient pas apparentés : Heinrich était allemand, Henri était un Lorrain expatrié, du temps où sa région natale était allemande, mais tous deux partageaient les mêmes origines juives de ce coin-là de l’Europe de l’ouest.
Henri Hertz était un tout jeune homme passionné de théâtre, quand explosa l’Affaire Dreyfus. Il prit alors conscience du très grave problème antisémite qui régnait en France, et consacra sa vie à tenter de défendre et de représenter le mieux possible l’harmonie entre la culture judaïque et la culture française, telle que lui-même la ressentait.
C’est essentiellement grâce à ce combat et aux associations qu’il a créé ou contribué à créer que son nom est aujourd’hui encore respecté. Mais en dehors de cet engagement, Henri Hertz a été un homme de lettres, ami des symbolistes et des dadaïstes, collaborateur occasionnel à de prestigieuses revues littéraires et directeur de plusieurs théâtres. En dépit de sa longévité et de sa longue carrière, il a relativement peu publié, sinon quelques romans de mœurs sans prétentions.
« Enlèvement Sans Amant » est le portrait d’une jeune femme qui découvre l’amour à une époque où il signifie encore le mariage. Elle craint la routine, l’enlisement, l’enfermement d’une union aussi précoce.
Ce court roman décrit avec attendrissement les états d’âme changeants de la jeune femme, qui s’habitue jour après jour à accepter la réalité tout en entretenant le rêve.

11) JACQUES LOMBARD – « Bagheera » (1930)

TC11
Enfin, nous terminerons ce tableau de chasse comme nous l’avons commencé : avec de la littérature coloniale bien kitsch et bien farfelue comme je l’aime.
Ce Jacques Lombard est une trouvaille extraordinaire ! Je ne le connaissais pas, j’ai tiqué en fait sur le titre du roman, qui est celui de la panthère dans « Le Livre de la Jungle » de Rudyard Kipling (ou de Walt Disney, c’est selon votre niveau culturel).
Qui dit Kipling dit exotisme. Et l’exotisme 1930 made in France, c’est quelque chose de fantastique et de méconnu !
Car nous sommes 30 ou 40 ans après l’âge d’or du roman feuilleton colonial façon Louis Noir. À la fin de la Première Guerre Mondiale, les mœurs se libèrent, les cabarets de strip-tease pullulent, le jazz venu d’Amérique explose à la Revue Nègre de Joséphine Baker, le charme voluptueux des créatures tribales enflamment les sens hommes lassés des velléités castratrices des garçonnes.
Le roman colonial, jadis féru d’aventure et d’exploits guerriers, passe à la position horizontale. Désormais, on y noue des romances, et surtout on y baise ! En termes fleuris, naturellement, il ne faut pas tomber dans la vulgarité, d’autant plus que les jeunes femmes modernes se mettent assez rapidement à dévorer elles aussi ce genre de littérature et à rêver d’étreintes interraciales.
Le style fait l’homme – et c’est un art subtil de l’écrivain que de savoir donner à la lubricité toute une poésie académique visant à éveiller la libido sans en avoir l’air. Maurice Dekobra, grand gourou de cette littérature dite « cosmopolite », était un expert en la matière. Jacques Lombard ne lui fait pas défaut avec des métaphores pesantes et bariolées comme celle-ci :
« O Bagheera ! Nonchalamment, tu étales ta somnolence avec des grâces molles de fille, et de ta queue, qui soulève des nuages de poussière blonde, tu fouettes tes flancs lustrés. Alors, dans l’humide et fauve tiédeur de la ménagerie foraine, tout pénétré de ses âcres relents, j’évoque, là mieux qu’ailleurs, d’autres yeux verts qui ressemblent étrangement aux tiens. Dans le grognement muet de ton mufle soyeux qui se fronce et découvre tes crocs, je reconnais un rire, un rire silencieux qui dans notre jungle à nous ferait encore trembler les chasseurs les plus hardis… »
Et il y en a comme ça 230 pages, et j’aime autant vous dire avant même de les avoir lues que c’est beaucoup trop court !
Bien que pour Kipling comme pour Disney, Bagheera soit un mâle, Jacques Lombard lui y voit l’intemporelle figure de la femme fatale et dangereuse, mais déployant une sensualité de bête fauve que n’importe quel homme voudrait goûter, quitte à ce qu’il y risque sa vie.
Autour de cette figure classique de la femme panthère exotique, Jacques Lombard plante un scénario absolument dingue, concernant un aventurier qui, au cours d’un voyage au Tibet, sauve la vie d’un enfant qui se trouve être le fils du Bouddha Vivant.
On semble avoir eu en 1930 une image très lacunaire du Dalaï-Lama, que Jacques Lombard imagine en ermite monstrueux et télépathe, patriarche d’une grande famille (car c’est bien connu, au Tibet, on est Dalaï-Lama de père en fils), vivant perpétuellement dans les Ténèbres d’un temple gardé par des mercenaires sanguinaires vêtus de peaux de chèvre. Ceux-ci ramène l’enfant et le sauveteur à Lhassa. L’homme reste trois mois dans ce temple et en sort totalement amnésique, mais doté d’un pouvoir d’hypnose et de passes magnétiques qui lui permettent de soumettre n’importe qui à sa volonté. Revenu en France, notre héros utilise ses dons pour devenir un puissant homme d’affaires et monte notamment un cabaret asiatique. Mais tant de matérialisme agace le Bouddha Vivant, qui observe tout cela depuis Lhassa grâce à sa vision cosmique, et envoie Bagheera punir le malotru.
Bagheera, femme-panthère tibétaine aux yeux verts, a pour mission de pousser le Français à revendre tous ses biens et à vider son compte en banque pour revenir passer le reste de sa vie à Lhassa, dans le dénuement et la contrition. Et pour cela, elle a sa méthode : le cul !
Bagheera va donc lentement mais sûrement exercer une emprise charnelle sur sa proie masculine, qui parvient néanmoins à se défendre car ses passes magnétiques fonctionnent un minimum sur Bagheera. Mais le duel est sauvage et assez épuisant charnellement, même si cela donne l’occasion à Jacques Lombard de se répandre interminablement sur le « déhanchement canaille des reins » de Bagheera, et sur « sa chair » qui a « un goût d’orange sucrée et aussi l’épice des piments rouges ».
Qui eût cru que le Bouddha Vivant possédât de pareilles émissaires ?
Notre héros tentera bien de fuir cette passion dévorante et financièrement ruineuse, tant auprès  de sa fiancé régulière qu’auprès du transsexuel Riri, artiste-phare de son cabaret « Les Lotus Rouges ». Mais on n’échappe pas si facilement à Bagheera, la Panthère Noire Nymphomane du Tibet, la Mata-Hari du Dalaï-Lama…
Inutile de dire qu’un tel livre est tout sauf banal, et qu’après cela, il est difficile de ne pas trouver regrettablement ennuyeux le dernier prix Goncourt…
Bref, j’ai hâte de plonger dedans ! Comme vous pouvez le remarquer par la précision de mon résumé, j’y ai déjà fait nombre de repérages. Un cru littéraire d’une telle ampleur s’approche par petites gorgées, comme le vitriol du Mexicain dans « Les Tontons Flingueurs », d’autant plus que là, vraiment, je ne peux pas dire que j’ai connu une Polonaise qui en prenait au petit déjeuner…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s