Le Nombril [ Poisson Solo & Dorian Brumerive ]

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Dernière collaboration de l’année avec mon comparse Poisson Solo, pour une chanson psychédélico-nombriliste, dont le clip est plein de trous, dont certains sont noirs – mais il ne faut surtout rien y voir de raciste. 🙂
Voici donc une chanson improbable que nous avons précisément faite parce qu’elle se présentait ainsi. Au départ, une simple blague de ma part : Poisson Solo ayant achevé une chanson dont les paroles étaient intégralement constituées des titres de ses 100 premières chansons, et au travers de laquelle on sentait que l’artiste était grandement attendri par sa propre création, je laissais comme commentaire au-dessous de sa vidéo :
« Je propose comme titre pour la 102ème : Le Nombril. »
Ce à quoi, nullement vexé, Poisson Solo me répond en privé :
« Chiche ! ».
Et pourquoi pas, en effet ? C’est un sujet et un thème tout à fait intéressant, puisque qu’il est à la fois visuel et symbolique. L’idée du texte venant avant la mélodie, il m’a semblé intéressant d’y travailler immédiatement. En effet, la plupart du temps, Poisson Solo me propose une mélodie, et j’y pose mes mots, parfois avec l’idée d’un thème, parfois en laissant la musicalité des phrases m’imposer une histoire. Mais ponctuellement, nous faisons l’inverse. C’est un exercice plus difficile, d’ailleurs, car j’impose arbitrairement un certain nombre de pieds à mes vers qui ne colleront pas forcément à la mélodie qui naîtra sous les doigts du musicien. Même si j’imagine un type de mélodie auquel correspondra mes vers, ce ne sera pas celui que mon texte imposera au compositeur. Néanmoins, cette création à l’aveuglette a son charme, celui justement d’amener deux vieux briscards, fort installés dans leurs arts respectifs, à se réinventer et à tenter de nouvelles choses, et ce de manière très fusionnelle. Par exemple, la mélodie vocale que Poisson Solo avait imaginé sur les deux couplets était très « gainsbourgienne », un peu parlée, un peu récitée comme pour un poème, et ça ne me semblait pas aller avec la mélodie très pop-rock qu’il avait imaginée. J’ai donc proposé ma propre mélodie vocale, exercice compliqué car je ne sais absolument pas chanter, qui allait bien mieux au morceau, mais ne collait plus au phrasé initial des paroles. J’ai dû y rajouter quelques mots, et changer certaines formulations pour qu’on en arrive au chef d’oeuvre ci-dessous. 🙂

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Nous voulions tous deux faire quelque chose de différent de « L’Homme Qui Revient De Loin », et le côté 70’s s’est assez vite imposé. Moi-même, j’avais écrit ce texte dans un esprit un peu halluciné. Du nombril, rare cicatrice esthétique du corps, je suis passé au nombrilisme, puis du nombrilisme, culte de soi, au culte religieux, lui aussi relevant d’une sorte d’aveuglement métaphysique, et donc au sanctuaire, à la caverne, la grotte, la niche dont la forme ramène à celle du nombril. J’ai joué littérairement autour de ces images-là. Visuellement, Poisson Solo a apporté les métaphores cosmiques, nombreuses dans le clip, et a choisi quelques figures majeures et indiscutables du nombrilisme, plutôt masculines bien que mon texte parlait plus du nombrilisme féminin de quelques icônes médiatiques éphémères.
Ce texte a été relativement facile à écrire, plus que ceux des précédentes chansons. J’ai rassemblé la plupart des idées fortes en moins d’une heure, il a été plus long et compliqué de les concentrer en un texte que je voulais assez court afin qu’il laisse le plus de champ libre au compositeur.
J’ai fait appel pour la première fois à du « latin de cuisine » totalement assumé.  La grandiloquence du latin dans les textes religieux m’a semblé une bonne évocation de la mégalomanie des nombrilistes. Il était important que ça ne soit pas du vrai latin, le nombrilisme étant une fausse idée de soi, il me semblait essentiel de l’exprimer dans un faux langage.
« Nombrilum Rex » est une pure invention, crée à partir de quelques métaphores latines pour désigner le Diable. « Bestiae Nombrilus Clausus » est par contre constitué d’une association de deux expressions latines sans aucun rapport, « Bestiae numerus » (Le Nombre de la Bête) et « Numerus clausus », expression utilisée aujourd’hui dans l’administration et désignant une liste fermée, une élite n’acceptant plus de nouveau membres.
Enfin, j’ai imaginé, sans aucune idée de mise en forme, l’idée de faire subir au nombril une liste de déclinaisons latines farfelues : « Nombrila, Nombrilae, Nombrilis, Nombrilus, Nombrilam, Nombrilum ». Une idée vague que j’ai posée là comme ça, avec l’idée d’en faire peut-être un break ou un final. Et ce qu’en a fait Poisson Solo est vraiment fantastique !
C’est tout l’intérêt de travailler avec quelqu’un de très créatif, ce qui ne m’est pas arrivé souvent par le passé. Ça consiste à poser une graine et à la confier à quelqu’un qui en fera un bel arbre. L’air de rien, ce n’est pas une démarche facile pour moi. Quand on est écrivain, on a l’habitude de travailler en circuit fermé, alors que la musique vous amène toujours, à un moment ou à un autre, à travailler collectivement avec d’autres musiciens. L’écrivain, lui, est claquemuré dans le caractère cérébral de son art. Même s’essayer à écrire au sein d’un collectif ne revient pas à écrire ensemble, mais à écrire chacun à tour de rôle.
Nombriliste l’écrivain ? Pas exactement, encore qu’il doit s’en trouver. Plutôt autiste, en fait. Ce n’est pas qu’un écrivain a le culte de son nombril, c’est surtout qu’il ne peut pas se reconnaître dans le nombril des autres. 🙂
Je suis content de cette chanson, qui n’est pas ordinaire, et content d’avoir su aborder une critique moraliste, sans être tombé dans la moralisation. C’est la seule satisfaction nombriliste que je m’offre. Être fier de son travail, et fier aussi de celui de la personne avec laquelle on travaille, ça n’arrive pas si souvent…
« Le Nombril » clôt une deuxième année plus que fertile de collaboration musicale. J’espère que l’année à venir sera plus inspirée encore. Tant que Poisson Solo et moi ne sommes pas encore reconnus comme des rock stars, il n’y a aucune raison de s’endormir sur nos lauriers, surtout qu’on ne nous les a pas encore donnés.
Nous ne sommes pas des nombrilistes, mais en travaillant avec sérieux et détermination, nous ferons tout notre possible pour le devenir. Le nombrilisme durement acquis, ça a quand même plus de prestige ! 🙂

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