Au Temps Où Les Murs Avaient Des Oreilles

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Je n’ai pas de souvenir particulièrement attendri de la chute du Mur de Berlin. De ce côté-ci du Rhin, l’événement fut surtout surprenant, inattendu, inédit, difficilement compréhensible de par le fait que, retransmis quasiment en direct à la télévision française, il n’avait pas été précédé ici par la conférence de presse donnée quelques heures avant à la télévision est-allemande, et qui autorisait pour la première fois la population à circuler librement aux différents points de frontière du pays.
L’homme qui avait maintenu la RDA dans un soviétisme rigide pendant presque deux décennies avait été écarté du pouvoir, suite à de très nombreuses manifestations à l’intérieur du pays, dont je ne crois pas qu’on ait beaucoup parlé en France. Une situation floue lui avait succédé, le nouveau gouvernement ne se sentant pas de continuer la politique procédurière de ses prédécesseurs. Il faut préciser aussi que depuis le début des années 80, la RDA était devenue une dictature plus souple, moins avide de tortures et de répressions, se contentant surtout de vouer un culte au communisme et une hostilité envers le libéralisme « décadent » occidental, au point de fermer obstinément ses frontières.
C’est donc dans un contexte de détente générale que s’est imposée la chute du régime, qui, d’une certaine manière, s’est écroulé de lui-même. Ce qui explique le caractère incroyablement pacifique et convivial de la destruction du mur, par une foule joyeuse et enthousiaste, qui n’avait pas pris les armes, ni affronté les forces de l’ordre. Les agents de sécurité du mur en furent tout ébaubis, n’ayant reçu ni ordres, ni consignes, ne se résolvant pas à tirer sur une foule qui avançait sans peur ni rancune.
C’était beau, mais c’était difficile à croire, surtout quand on n’avait pas toutes les informations en main. Je me souviens avoir eu l’impression de regarder un film, et un film particulièrement niais, celui d’une révolution sans souffle révolutionnaire. Ajoutons à cela la performance du violoncelliste Mtislav Rostropovich (Peu de gens savent qu’il portait cet imprononçable prénom, ce qui explique qu’on le désigne toujours par son nom de famille), que, pour ma part, j’ai trouvé absolument ridicule à l’époque, et qui m’apparaît encore plus ridicule aujourd’hui. Il est vrai que la chute du régime communiste en Allemagne avait énormément excité tous les réactionnaires et les conservateurs, qui n’étaient pas tous de fervents démocrates eux non plus. Mais en France, l’événement fut largement présenté comme une révolte populaire, témoignant de la profonde aspiration du peuple est-allemand au libéralisme occidental, ce qui était un raccourci un peu hâtif. Je me souviens aussi que les jours suivants, les journalistes interviewèrent quantité d’ex-Berlinois de l’est, en leur demandant ce qu’ils allaient faire à présent qu’ils pouvaient accéder à l’autre partie de la capitale. Les réponses étaient invariables : s’acheter des gadgets électroniques, conduire des voitures de sport à fond la caisse, faire la fête, se bourrer la gueule, etc, etc… À les entendre, ils n’avaient finalement rien d’autre à reprocher à l’ex-RDA, que d’avoir été dirigée par des bonnets de nuit. Il fallut quand même pas mal d’années pour que l’on commence à parler des crimes perpétrés par la Stasi.

De ce fait, je n’ai jamais pris cet événement aussi sérieusement qu’il l’aurait fallu, car nous vivons en un monde où le symbole des choses a parfois plus d’importance que les choses elles-mêmes. Monté en épingle par les journalistes du monde entier, cet événement bon enfant, qui tenait plus du déblayage de ruines que d’une prise de la Bastille, accéléra par mimétisme la chute du régime soviétique quelques mois plus tard, d’une manière d’ailleurs bien plus spectaculaire.
De plus, pour un grand nombre de français, pas tous politisés, cette Allemagne coupée en deux fut pendant longtemps la garantie de ne plus avoir à redouter de guerre avec cette puissance que nous avions affrontée, de manière dramatique, trois fois en à peine plus d’un siècle. Jusque dans les années 70, la haine du « Boche », du « Fritz », du « Fridolin » se portait très bien en France, j’ai d’ailleurs été moi-même élevé dans cette haine traditionnelle de l’ennemi héréditaire.
J’ai pu en mesurer les dernières traces en 1995, à une époque où des surplus militaires, venus d’on ne sait où, ouvraient un peu partout à Paris, et l’on y trouvait très facilement des vestes militaires fourrées et kakis de toutes tailles et à un prix modique. Une fois n’est pas coutume, j’avais cédé à la mode, non par goût du treillis, mais parce qu’avec ma stature colossale, j’ai toujours eu bien du mal à trouver des vêtements à ma taille ailleurs que dans le sportswear ou le militaire – et je préférais encore le militaire.
La particularité de ces vestes était d’avoir toutes un petit drapeau allemand cousu au niveau de chacune des épaules. Personnellement, ça ne me gênait pas, je n’ai jamais accordé d’importance aux drapeaux, pas même à celui de mon pays. Mais cette décoration teutonne m’a valu bien des ennuis, des remarques aigres, des regards mauvais dans le métro, spécifiquement fixés sur mes épaules, pour bien me faire comprendre où se tenait le problème. Nous étions alors seulement trois ans après le traité de Maastricht, et cela faisait bien une décennie que François Mitterrand et Helmut Kohl se faisaient des mamours tactiles à chaque sommet franco-allemand pour bien faire comprendre que l’on était désormais les meilleurs amis du monde. Il n’empêche, et je peux en témoigner, qu’à la moitié des années 90, la germanophobie était aussi vivace que depuis la fin de la guerre.
Au final, je me suis fait aborder un jour dans un escalator du métro par un mec qui, sans aucun scrupule, a bloqué la circulation des plus pressés pour me dire d’un ton paternel plein de remontrances :
– « Tu n’as pas honte de porter sur toi le drapeau boche ? »
(C’est la dernière fois à ce jour que j’ai entendu prononcer oralement le mot « boche »)
Je me rappelle que c’était un homme jeune, peut-être même plus jeune que moi, avec les cheveux blonds, des fringues un peu ringardes, et une bonne tête d’abruti gueulard comme on en trouve aussi abondamment chez l’extrême gauche que chez l’extrême-droite. Tout respirait chez ce type une connerie bien française, bien de chez nous, une connerie qu’on croise d’habitude bien plus souvent sur les gradins des stades ou dans les bistrots de quartier que dans les escalators du métro. Une connerie tellement dense, tellement massive qu’on hésite à l’entamer de peur d’y tordre tous ses couteaux à beurre. Je songeais un instant à lui répondre que ce genre de vestes n’existait tout simplement pas avec un autre drapeau que celui-ci, mais finalement je me dis : à quoi bon ? Et je restai indifférent.
Mais l’autre insistait :
– « On dirait que t’es pas au courant de ce qu’ont fait les Boches pendant la dernière guerre ? »
Je levais les yeux au ciel, puis d’un ton glacé, comprenant qu’il faut parler aux simplets en termes simples, je lui répondis sans même le regarder :
– « Ce n’était pas ce drapeau-là. »
Ma répartie n’avait rien de particulièrement brillant, mais elle suffit à déconcerter mon interlocuteur, qui bougonna, comme s’il s’agissait là d’un détail qu’il se morigénait de ne jamais avoir pris en compte :
« Oui, c’est vrai, tu as raison, ce n’était pas le même drapeau… »
La réponse se terminait sur une syllabe ouverte, laissant entrevoir que le jeune homme était ouvert à un débat immédiat sur la question. Fort heureusement, nous arrivions en haut des marches de l’escalator, et je le distançais d’un pas énergique. Il n’en demeure pas moins qu’à peine revenu chez moi, je demandais à ma mère de me découdre les deux drapeaux sur la veste, histoire d’avoir enfin la paix.
Je partage cette anecdote pour bien montrer ce que pouvait être le positionnement du Français Moyen, de l’homme de la rue (et de l’escalator) au sujet de la réunification de l’Allemagne à peine quelques années après l’événement que l’on fête aujourd’hui.
Alors, certes, on me rétorquera que j’ai eu affaire à un con isolé, et qu’il ne faut pas en tirer une généralité. Ce à quoi je répondrai qu’en France, un con n’est jamais isolé : c’est toujours l’emblème d’une connerie plus collective et souvent assez archaïque. Un con « représente » toujours son « quartier » de connerie, pour reprendre une métaphore souvent émise par les rappeurs, qui sont eux aussi assez experts en quartiers et en connerie.

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Tout cela fait qu’en France, la chute du mur de Berlin laissa quand même d’autant plus indifférente une majeure partie de la population française, que cela fut assez rapidement suivi par d’autres événements bien plus graves, et qui sonnaient davantage le glas du communisme : la fin terrifiante du couple Ceausescu en Roumanie (25 décembre 1989), puis les innombrables statues de Lénine renversées dans les républiques satellites en 1990 et 1991… Ce bouillonnement de révolte dans l’URSS avait en fait commencé dès 1988, même si on en avait assez peu parlé en France dans les premiers temps.
Personne en fait ne s’imaginait que les pays communistes étaient au bord du gouffre. Ils étaient alors tous, comme l’est encore la Chine de nos jours, des nations fermées, autonomes, n’entretenant que des rapports diplomatiques minimes avec les pays européens, non sans une certaine condescendance. Il y avait fermement implantée en nous l’idée que cette moitié du  monde tenait durablement ses populations par une propagande infaillible dont elle faisait preuve avec succès depuis 70 ans, une propagande appuyée par un réseau d’espionnage et de services secrets parmi les plus redoutables au monde. En témoignent encore aujourd’hui une impressionnante quantité de livres, de romans, de films à petits et gros budgets mettant en scènes espions russes fanatiques et agents du KGB dénués du moindre état d’âme. Beaucoup de fantasmes et de contre-propagandes ont alimenté ces caricatures qui appartiennent aujourd’hui davantage à la culture populaire qu’à la réalité historique, mais il y eut de vraies anecdotes, d’authentiques affaires, moins spectaculaires mais tout aussi brutales, sur les infiltrations occidentales du régime soviétique, dont un grand nombre d’espions découverts seulement après bien des années d’activité.
Parce que l’Occident avait su incorporer totalement la société soviétique dans son imaginaire, nous étions totalement familiarisés avec ce voisinage dédaigneux, que nous critiquions sans relâche mais qui faisait assurément partie de notre décor. Le voir non seulement disparaître, mais s’effondrer tel un fragile édifice, fut assurément un choc, je crois, pour la plupart des gens de ma génération et de celle qui m’a précédé.
Peu importait alors qu’on soit communiste, anti-communiste ou simplement sans opinion : il y avait là depuis presque un siècle un autre monde, une autre humanité, dont, pour nous autres européens, le mur de Berlin était la frontière officielle, pas seulement celle d’une ville, mais celle entre deux continents, entre deux hémisphères. En quelques années, cette période que l’on appelait faussement la « guerre froide » (alors qu’il s’agissait surtout d’une « paix hostile »), s’est totalement effondrée, et nous a plongé en peu de temps dans un monde nouveau, un monde tout entièrement converti au capital, un monde sans plan B ni deuxième option.

Il ne s’agit pas de prétexter ici une quelconque nostalgie de ces années-là, ni de renier la mécanique procédurière et guère démocrate du communisme. C’est juste que, pour dire la chose en peu de phrases, nous vivions depuis des décennies dans un monde où nous pouvions quotidiennement nous dire que, de deux maux, nous avions choisi le moindre, et que toutes manières, si on changeait d’avis, on pouvait aussi facilement changer de camp, du moins en tant que militant.
Et soudain, voilà que nous ne pouvions plus rien choisir. Que l’Occident libéral soit un bien meilleur mode de vie, c’est à peu près certain, même encore aujourd’hui. Mais dès lors qu’il est la seule possibilité, il devient, lui aussi, et en dépit de la raison, une forme de dictature, non pas parce qu’elle censure ses opposants, mais parce qu’elle a su, par son pragmatisme, les épuiser un à un.
Nous étions de plus, entre la construction et la destruction du Mur de Berlin, dans une situation privilégiée, entre le bloc de l’ouest et le bloc de l’est, pouvant finalement picorer librement chez l’un ou l’autre, pouvant aussi garder un recul contre chacun des blocs grâce à l’autre. La chute du modèle communiste, aussi imparfait ait-il été, a fait de nous les colonisés involontaires de l’autre partie du globe. Notez bien que si c’eût été l’inverse, le système américain qui s’effondre et le communisme qui triomphe, la situation aurait été différente sur la forme, mais comparable dans le sens où nous aurions aussi semblablement perdu notre identité…
Face à deux géants opposant leurs philosophies radicales, nous pouvions rester neutres. Mais face à un seul de ces géants, nous ne le pouvons plus – et il faut peut-être voir là l’origine d’un malaise social de plus en plus présent dans la plupart des pays du monde. Plus nous formons un système social tout puissant, plus nous étouffons, plus nous nous sentons exploités, même si nous ne le sommes sans doute pas plus qu’avant. Cela expliquerait en tout cas le besoin aberrant d’une certaine jeunesse pour des modes de vie différents, aussi stupides ou rétrogrades puissent-ils être.
Ma génération n’était pas férue de communautarisme. Bien des problèmes sociaux ou environnementaux étaient partagés par la société occidentale comme par la société soviétique. On ne se privait d’ailleurs pas de la comparaison. De ce fait, la pauvreté, la précarité, la pollution, l’exploitation n’apparaissaient pas comme le produit d’un système particulier, même si l’argument pouvait être utilisé politiquement. Alors qu’aujourd’hui, la société étant uniquement libérale, on peut tout imputer au libéralisme. On se sent obligé de choisir entre le « système » et « l’anti-système », même si ce dernier reste très utopique : le communisme avait bien des défauts, et a suscité bien des malheurs, mais il était applicable. Aujourd’hui, aucun mode de société n’est applicable, soit parce qu’il est délirant ou primitif, soit parce qu’il se concentre sur des thématiques trop restreintes. Au niveau local, dans une communauté ou un petit village, on peut toujours fonctionner différemment, quand l’ambiance collective est bonne et les personnes décidées à s’investir à fond. Mais passé le cap de la ville, plus rien n’est négociable, car il y aurait trop de choses à négocier.
C’est le seul et unique défaut de la République : il faut toujours négocier afin de ne léser personne, et bien souvent, le seul moyen de ne léser personne est de ne rien changer du tout. On voit déjà l’extrême difficulté de nos dirigeants à appliquer la moindre réforme, attendu qu’une réforme, quelle qu’elle soit, dérange toujours les habitudes et le confort de quelqu’un.
Aussi, il y a trente ans, à l’image de beaucoup d’autres français, la chute du Mur de Berlin m’a laissé surtout dubitatif, et les événements qui ont suivi plus encore. Je ne pleurais pas le communisme : encore une fois, c’est un régime qui creusait sa tombe depuis déjà plusieurs décennies. La RDA, comme l’URSS, ont mérité de finir dans cette espèce de crevaison molle et essoufflée, si radicalement opposée aux luttes farouches, passionnées et sanglantes qui ont généré leur création. Mais hélas, une société alternative s’effondrait, que rien ne pouvait remplacer. Cela changeait tellement de choses, au fond…
On peut rétorquer aujourd’hui que l’Islam radical occupe plus ou moins la place laissée vacante par l’URSS, en partie d’ailleurs grâce à l’arsenal abandonné par les troupes soviétiques en Afghanistan dans les années 80. Mais le terrorisme voué à une idéologie religieuse datant de l’Antiquité, pour ne pas dire de la préhistoire, est un modèle social rétrograde et primitif, inapplicable en dehors d’un désert.
N’oublions pas que le Communisme, en son temps, était furieusement moderne et progressiste. Cela a beaucoup joué dans sa séduction. Aujourd’hui, hélas, rien n’est plus moderne et progressiste que notre société capitaliste occidentale, qui repose pourtant sur une idée déjà bien ancienne de la modernité et du progrès. Ceux qui proposent une alternative cautionnent tous, d’une manière ou d’une autre, un retour en arrière, ce qui n’a aucun sens.

Tout cela fait que l’on a assez peu de raisons de se réjouir de ce 30ème anniversaire d’un événement que l’on cherche de plus en plus à dépolitiser, comme si l’Allemagne de l’est n’avait pas été l’Allemagne durant un certain temps, mais une simple dictature incongrue. Ces célébrations m’ont frappé par leur volonté absurde de vouloir faire de ce 9 novembre 1989 un événement mondialement fédérateur, ce qu’il n’a jamais été. La chute du mur de Berlin a surtout changé la vie des Berlinois, qui vivaient dans une ville déchirée dont la moitié du territoire leur était tout bonnement interdite. Par ricochet, la réconciliation d’une ville a entraîné celle d’un pays, même si on ne peut se dissimuler que trois décennies plus tard, ce pays continue à être divisé par des murs bien plus invisibles. Néanmoins, pour ceux qui n’étaient ni berlinois, ni allemands, ça n’a pas représenté grand chose.
Comme on l’a vu aujourd’hui et comme on le voyait déjà il y a trente ans, les plus enthousiastes ont été les journalistes, pour qui ce 9 novembre 1989 était un scoop parfait et exemplaire : la mort douce et souriante d’une dictature indéfendable, dans un climat de fête populaire, avec plein de gens jeunes et beaux, et un vieux musicien avec un violoncelle. Un vrai scénario des studios Disney !
On ne peut évidemment pas reprocher à des hommes et des femmes dont le journalisme est une vocation de se laisser quelque peu aller face à un événement qui est un peu pour eux comme un rêve de gosse qui se réalise. Mais cette surenchère de guimauve et de larmes d’émotion aura eu tendance, lors de ce très (trop ?) festif anniversaire, a rendre plus difficile encore cette catharsis historico-médiatico-pédagogique à laquelle j’ai parfois eu le sentiment d’être impérativement convoqué, comme jadis les suspects l’étaient dans le bureau de la Stasi.

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