Trouvailles Antiques, Janvier 2019

tc0
À l’attention des quelques nouvelles recrues de cette page, que issues de la dernière « Moixsson », je crois bon de préciser que parmi les quelques thématiques récurrentes que j’aborde ici, il n’est pas uniquement question de jeunes filles, mais il est aussi question de vieux papiers. Ce sont mes deux plus vives passions, et je serais même tenté de faire passer les vieux papiers au premier plan, car à eux, je ne dois vraiment aucune déconvenue.
Que sont-ce ces vieux papiers ? De la littérature, principalement, de la grande ou de la petite, de l’aristocratique ou de la populaire, de la romantique exacerbée ou de la naturaliste tourmentée. Seul critère : dater d’avant 1950 et être totalement oubliée. Ce n’est pas très restrictif, car beaucoup d’auteurs sont oubliés, pas toujours parce qu’ils sont mauvais ou dépassés, mais parce qu’ils s’inscrivaient dans une époque dont on n’a pas toujours gardé un souvenir précis, ou reflètent une France révolue, remontant à avant l’importation des McDonald’s et du gangsta rap. Regarder loin en arrière, quoi que l’on en pense, c’est se retrouver en une terre inconnue et néanmoins familière, où les enjeux et les débats n’étaient pas foncièrement différents de ceux d’aujourd’hui. C’est retrouver une identité que l’on cherche vainement dans les messages politiques ou mercantiles d’aujourd’hui. C’est prendre connaissance de là d’où on vient pour savoir un peu mieux où on va.
J‘ajoute à cette quête historico-littéraire le choix délibéré de l’aléatoire : je ne cherche pas les livres anciens dans les endroits spécialisés, où je serais tenté de n’acheter que ce que je connais déjà, mais là où on ne s’attend pas à les trouver, là où leur cote n’est pas définie par un tirage élitiste ou un fétichisme lié à un auteur. En ces temps reculés, les livres sortaient parfois en édition reliée, mais pas toujours. Une grande partie de ce que l’on trouve dans des bouquineries, des ventes de charité ou des marchés aux puces sont des reliures artisanales, commandées par des lecteurs enthousiastes, qui payaient le double du prix de leur ouvrage pour le préserver des attaques du temps. Avant la grande folie consumériste, on percevait un livre ou une œuvre d’art dans sa durée, dans sa future postérité. Ainsi, les livres reliés qui ont traversé les siècles sont-ils assez souvent des bons livres, pas toujours car même en ce temps-là, le goût des gens n’était pas irréprochable. Mais il est hélas à peu près certain qu’on a plus de chances de faire un beau voyage littéraire en investissant dans un vieil ouvrage du XIXème siècle relié avec amour qu’en choisissant le coup de cœur du mois dans votre librairie préférée.
Ces vieux bouquins sont généralement méprisés par les collectionneurs, car indénombrables et impossibles à répertorier, et que l’on ne saurait en faire une valeur-refuge. Ce sont des orphelins confiés à l’avenir, qui ont survécu à leurs propriétaires et à bien des nettoyages de printemps. Transmis de génération en génération, ils arrivent un jour entre les mains de quelqu’un qui n’a aucune idée de ce qu’ils renferment, et qui les bazarde un peu partout sans s’y intéresser. C’est là que j’interviens et que je les recueille. Je les lis, et quand ils me touchent particulièrement, je les tire de l’oubli via un long article descriptif sur un blog qui s’appelle « Mortefontaine », un peu à l’abandon ces derniers mois, mais que j’alimente néanmoins régulièrement.
Voici donc mon premier tableau de chasse de l’année 2019, grappillé ce week-end dans les bacs des librairies Boulinier de Saint-Michel et de Châtelet, ainsi qu’au marché aux puces de Clignancourt. Six romans que vous ne connaissez pas, par des auteurs dont vous n’avez jamais entendu parler, six volumes que vous auriez à peine remarqués et dont je vous fais entrevoir les trésors cachés.

1) VICTOR CHERBULIEZ – « Noirs Et Rouges » (1881)

50230752_536944303468899_2628912596702461952_o

Parmi les noms qui reviendront souvent sur cette page, celui de Victor Cherbuliez est à marquer d’une pierre blanche. Il y a deux auteurs qui, dans ma vie, ont eu une influence décisive : Gérard de Nerval, qui m’a donné envie d’écrire, et Victor Cherbuliez, qui m’a donné envie d’arrêter d’écrire. Parce que Victor Cherbuliez confine à la perfection, au travers d’un style, ciselé, élégant, dont Marcel Proust a confié qu’il était l’une de ses principales influences. Si la renommée de l’élève a surpassé le maître, ce dernier reste indépassable. Témoin lui aussi d’un milieu de haute-bourgeoisie et d’aristocratie de province, Cherbuliez allie à la finesse de la description des mœurs un humour raffiné et goguenard, un moralisme voltairien et sage, une connaissance exquise de l’âme féminine, une poésie permanente dans l’art d’évoquer la folie des hommes. Peut-on faire mieux ? J’en doute. Pourquoi même essayer puisque ce talent grandiose a été dédaigné par la postérité, pour la simple raison que la France dont il parle s’est effacé des mémoires. Observateur acéré des mœurs de son temps, Victor Cherbuliez est le témoin d’un siècle mouvementé, dont il apprécie le caractère dérisoire. Comment saisir aujourd’hui la dérision de ce que tout le monde a oublié ?
Il faut donc avoir une solide culture sur le XIXème siècle pour apprécier Victor Cherbuliez, ou plus exactement le message social qu’il voulait transmettre. Son écriture, ses portraits de femme, son sens poétique et sa grande intelligence demeurent intemporels, et séduiront tout lecteur audacieux curieux d’ouvrir un livre pour une raison plus noble que d’y retrouver une projection valorisée de soi-même. Il y a tout à apprendre d’un roman de Victor Cherbuliez. « Noirs et Rouges » évoque un tourment d’un autre âge, celui d’une femme profondément pieuse amoureuse d’un Libre-Penseur voltairien et mécréant. Mais au-delà du contexte désuet, Cherbuliez nous parle des difficultés à admettre que les autres pensent différemment de soi-même, et il n’y a pas de sujet plus actuel que celui-ci.
Cet exemplaire est l’édition originale de 1881.

2) HECTOR MALOT – « Mondaine » (1896)

50020089_536944310135565_3154101970751455232_o
Cet auteur ici vous est sans doute plus familier, en partie parce qu’à la fin des années 70, le roman initiatique « Sans Famille », narrant l’histoire d’un jeune orphelin recueilli par un saltimbanque, fut l’objet d’un feuilleton manga japonais, « Rémi, Sans Famille », abondamment diffusé et rediffusé dans des émissions pour enfants. Avant cela, ce roman avait aussi fait l’objet d’un très beau téléfilm à l’ORTF. Le nom d’Hector Malot fut donc in extrémis sauvé de l’oubli, même si cet écrivain fut bien plus que l’auteur d’un seul roman.
Hector Malot demeure avant tout un très grand écrivain populaire, très prolifique, auteur de plus d’une cinquantaine de romans narrant souvent les tragiques aventures de gens issus de milieux pauvres ou modestes. Fervent républicain, ami de Jules Vallès, pénétré d’équité sociale, Hector Malot n’en a pas moins été un écrivain tranquille, qui croyait plus à la littérature charitable qu’au militantisme politique.
Cet exemplaire de 1896 témoigne de ce qu’était à l’époque une reliure « discount » pour petit budgets. Pas de cuir ou de maroquin, de simples morceaux de cartons renforcés par de fines lamelles de métal pauvre. Le dos est toilé, sans dorure, sans même le nm de l’auteur ni le titre du livre. On trouve encore assez souvent ce genre de reliures indigentes, rarement en bon état car ce n’était pas très solide, et on est tenté de ne pas s’y arrêter, ce qui est un tort car on peut trouver des textes rares. Ce roman de mœurs d’Hector Malot, peu souvent réimprimé, ne se trouve guère à moins d’une cinquantaine d’euros sur Internet. J’ai pu l’avoir dans cette édition anonyme pour seulement quelques euros.

3) GEORGES OHNET – « Le Lendemain des Amours » (1893)

50461277_536944366802226_505468069636734976_o
Il fut l’un des écrivains les plus vendeurs de la Belle-Époque, et le plus volontiers traîné dans la boue par ses éminents collègues : Georges Ohnet (prononcer « Onné ») mena une carrière insolente pendant plus de trente ans, enchaînant les best-sellers sans le moindre échec commercial auprès d’un public féminin et bourgeois, dont il incarna longuement un imaginaire romanesque qui allait déboucher au XXème siècle sur ce que l’on a appelé le roman à l’eau de rose.
Écrivain médiocre, mais narrateur inspiré et efficace, Georges Ohnet n’est plus guère lu aujourd’hui, et les mânes des grands noms de la littérature doivent s’en réjouir. Seul son second roman, « Le Maître de Forges » continue à fasciner, à travers de récurrentes adaptations cinématographiques ou télévisuelles, cristallisant le mélodrame français dans toute sa splendeur.
S’inspirant fort inopportunément de « La Comédie Humaine » de Balzac, Georges Ohnet a presque intégralement consacré sa carrière à un cycle romanesque intitulé « Les Batailles de la Vie », où il est essentiellement question de cocufiages, d’intrigues familiales et de crimes passionnels dans la haute-société. Néanmoins, en dépit des ces indigents objectifs littéraires, Georges Ohnet était un ouvrier appliqué à défaut d’être un véritable artiste, qui savait utiliser de vieilles recettes pour concocter une solide tambouille qui ne laissait pas sur sa faim. Extrêmement à l’aise dans les dialogues nerveux et les scènes de ménage, l’auteur parvenait avec une impressionnante inventivité à réécrire encore et toujours la même histoire, et on s’y laisse prendre avec étonnement. La patine du temps a même donné une dimension kitsch à des récits qui étaient pourtant très premier degré, un peu à la manière des anticipations de Jules Verne que nul aujourd’hui ne peut juger scientifiquement crédible, mais qui conservent un charme désuet. Au final, ça se laisse lire, bien mieux que le dernier Houellebecq, qui de toutes façon, ne sera pas appelé à une meilleure postérité.

4) HENRY DAGUERCHES – « Consolata, Fille Du Soleil » (1906)

49900216_536944380135558_6873074256406642688_o
Une agréable découverte que ce premier roman apparemment assez culte, signé par un officier de marine toulonnais alors revenu des colonies indochinoises, et que le manque de prostituées semblait pousser alors à de bien étranges rêveries.
Comment un tel livre a-t-il pu être publié chez un éditeur aussi sérieux que Calmann-Lévy ? C’est un mystère qui ne trouvera sans doute jamais sa solution, et c’est bien dommage. Toujours est-il que cette marseillade lubrique et coloniale me semble d’une lourdeur de plomb, mais c’est aussi ce qui la rend délectable.
Le roman dresse le portrait d’une jeune catin toulonnaise, dont l’auteur fait un portrait dithyrambique en un éloge vibrant de la salope universelle, tout cela avec une alternance de métaphores sexuelles d’une incroyable balourdise, entrecoupées de blagues d’un humour de caserne. Un exemple ? D’accord, d’accord, c’est du domaine public, et il faut le voir pour le croire.

« – Consolata, vous avez plus d’amants qu’il ne navigue de pêcheurs de rascasses entre Carqueiranne et le cap Sicié ; et vous les rendez tous heureux. Car votre petite âme est transparente et souple comme l’eau, et s’adapte d’elle-même à toutes leurs âmes, qui sont des cruches… Ils ne me gênent pas.
– Je vous aime, dit Consolata.
– Je le mérite, déclara avec simplicité le capitaine. Moi aussi, je vous aime, parce que vous avez une bouche fraîche, par où coule votre âme d’eau. Je la baiserai longuement, sans y chercher l’odeur de la pipe des autres. Mais je souhaite de ne pas les rencontrer dans l’escalier. »

Et tout est comme ça, sur 290 pages ! Les esthètes ne s’y sont pas trompés, les deux seules éditions de ce roman (1906 et 1926) ne se trouvent guère à moins d’une trentaine d’euros. Cela fait partie de ces quelques bizarreries du monde littéraire qu’on se refile en rigolant, et qui finalement acquièrent avec le temps une postérité inattendue chez les initiés.
Cette romance entre la catin toulonnaise et le capitaine qui la mérite va, on ne sait trop comment, s’exporter en Indochine, où des sentiments vrais vont unir ces deux êtres, car rien n’approfondit plus les sentiments que de massacrer côte à côte quelques faces de citron, ou de se faire quelques plans à trois avec les prostituées locales. Ambiance bridée et débridée garantie ! (Cette allitération est de moi, mais je ne serai pas surpris de la retrouver quelque part dans le roman).
Un nanar littéraire, donc, vice tout à fait irrésistible pour un amoureux des lettres soucieux de pimenter de temps à autres sa passion rigoureuse. Je suis d’autant plus heureux de cette honteuse trouvaille que si ce n’est hélas pas l’édition originale de 1906, elle bénéficie d’une très attrayante reliure pré-psychédélique qui lui va comme un gant.

5) GEORGES DE LA FOUCHARDIÈRE – « Le Crime du Bouif » (1914)

49212514_536944403468889_5338825880015732736_o
Restons dans la littérature populaire de bon goût, avec cette autre fantaisie littéraire nettement plus professionnelle, qui fleure bon les derniers délires de la Belle-Époque avant la grande boucherie de la Première Guerre Mondiale.
Georges de la Fouchardière ne fut pas en son temps un inconnu. Ce descendant d’une illustre aristocratie effectua un étonnant retour au peuple, notamment en adhérant à certaines idées anarchistes et en entrant comme journaliste au « Canard Enchaîné ». La mode était alors au roman policier, notamment avec les livres à succès de Gaston Leroux mettant en scène le jeune reporter Rouletabille. Georges de la Fouchardière eût alors l’idée de créer une sorte de double parodique de Rouletabille, et de signer dans son journal un feuilleton policier humoristique et délirant. Ce sera ce « Crime du Bouif », dont le personnage principal est le Bouif, un clochard-bookmaker qui mène l’enquête sur un meurtre assez surréaliste.
Le succès commercial fut immédiat, et se poursuivit après la guerre. Georges de la Fouchardière signa six autres romans avec ce personnage, avant de se tourner vers des œuvres littéraires plus sérieuses.
Néanmoins, les six romans mettant en scène Le Bouif restèrent ses plus grand succès, et furent régulièrement réimprimés jusqu’à la mort de l’auteur en 1946. On trouve encore à des prix très modiques ces diverses réimpressions.
Néanmoins, cet exemplaire-ci, datant probablement des années 20, est fort élégamment relié, d’autant plus que le relieur – ou son client – a eu la délicatesse de laisser la jaquette originale du livre et sa savoureuse illustration.

6) VALENTIN MANDELSTAMM – « Hollywood » (1926)

50226103_536944426802220_5858891886361575424_o
Enfin, pour conclure ce premier tableau de chasse de l’année, j’ai cédé à ce roman-vérité d’un étonnant personnage, si typique des Années Folles : Valentin Mandelstamm. Ayant émergé des cendres du symbolisme, ce jeune ingénieur devenu aventurier puis espion pour le compte du gouvernement français se tourna dès 1902 vers le roman d’aventures, avant de s’exiler à Hollywood au lendemain de la Première Guerre Mondiale, chargé par le gouvernement français d’une mission assez surréaliste : surveiller les productions cinématographiques américaines afin d’y déceler et d’y combattre d’éventuels scènes ou sujets visant à dénigrer ou à brocarder l’image de la France.
La France était-elle donc un sujet en or pour le cinéma hollywoodien ? Difficile à croire, même à l’époque. Il est probable que la mission de Mandelstamm était d’une nature plus confidentielle. Toujours est-il qu’il passa quelques années au sein d’une industrie alors naissante : Hollywood était encore dans le cinéma muet, c’était bien avant Jean Harlow ou Errol Flynn. Que vécut Valentin Mandelstamm là-bas ? On ne sait trop, mais toujours est-il qu’il revint en France avec l’amour du cinéma et le dégoût de l’Amérique. Il vida son sac dans ce roman sans doute largement inspiré de son expérience, dans lequel il révèle qu’un siècle avant l’affaire Harvey Weinstein, on trouvait déjà à Hollywood tout ce qui fait la grandeur de l’entertainment américain : producteurs véreux et lubriques, catins vénales et prêtes à tout pour réussir, ambitieux se faisant sans cesse refaire le visage, trafics de drogue, corruptions diverses et variées…. Tout ici est prétexte à décrire avec âpreté la décadence sordide d’une usine à rêves qui cache la démence misérable de ceux qui l’animent.
« Hollywood » connut en France un succès d’estime, mais inutile de dire qu’il ne fut pas traduit aux USA. Néanmoins, Valentin Mandelstamm signa par la suite, parallèlement à sa carrière de romancier, un certain nombre d’ouvrages très sérieux sur le cinéma, et particulièrement sur le cinéma américain, et ce jusqu’à la fin des années 30.
La Seconde Guerre Mondiale donna le clap de fin à cette étrange carrière. Valentin Mandelstamm disparut totalement de la circulation durant l’Occupation, ses dates et lieux de décès demeurent inconnus. Il laissa derrière lui une vingtaine de romans dont personne ne vint réclamer les droits et qui moisissent lentement sur des rayonnages poussiéreux…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s